19h05 – dans le train

Boum. Seul. Le train est bondé mais je suis seul. Seul dans la foule, seul dans mon cœur. Le monde bouge vite autour de moi. Il y a des bruits de pas, des éclats de voix qui résonnent. Rien ne m’atteint. Je ne me sens pas à ma place, je ne l’ai jamais été. Toujours en marge, toujours au bord des limites. Je regarde à travers la vitre, nous sommes en pleine campagne, arrêtés sur la voie. Le soleil commence à décliner, il filtre à travers les nuages gris. Il s’est passé quelque chose, quelque chose de grave. Une explosion. Boum. La mort. Je ne ressens rien. La foule s’intensifie, panique….

Intériorité – Déjà enfant j’avais l’impression que quelque chose ne tournait pas rond chez moi. Toujours dans ma bulle. Les autres riaient souvent de moi, j’avais comme cette impression d’avoir été monté à l’envers. En grandissant, cela n’allait pas vraiment mieux. L’adolescence, les hormones n’ont pas été une révélation. J’étais monsieur tout le monde, du moins c’est ce que j’essayais de laisser transparaître. Vous êtes-vous déjà senti comme un étranger peu importe où vos pas vous menaient ? En famille, avec mes amis… Pourtant, je représentais le comble de la banalité dans un pays monocorde. Tout a fini par dégénérer, n’est-ce pas cela le propre de l’existence humaine finalement ?

19h10 – dans le train

Elle me tire de ma torpeur d’un geste sec pour me mener dans l’allée :

– Il faut qu’on bouge, ordonna-t-elle.
– Pour aller où ? Comment veux-tu qu’on descende de ce train ?
– Les vitres ne sont pas incassables…

Elle ne me laisse pas le temps de comprendre ce qu’il se passe. Descendant en hâte vers la partie basse du train, elle me fourre une crosse de sécurité dans la main et commence à taper contre le verre. Voyant que je ne bouge pas elle hurle « Magne-toi ! », sous les regards effarés de la foule.

Réflexions – Nous vivions à une triste époque. Du haut de mes 20 ans, je ne comprenais pas tout mais j’avais vu que ce qu’il allait advenir, allait être moche. Notre pays était devenu policier. Durant de nombreux mois nous avions eu l’espoir que l’état d’urgence cesse mais la menace terroriste était trop grande. Nous avons réussi à les contenir pendant environ deux ans et ensuite la véritable guerre a commencé. La forme était nouvelle, les militaires n’étaient plus capables de la maîtriser. Nous vivions dans la peur. Nos amis les plus proches et les membres de nos familles passaient à l’ennemi. Nous avions été révoltés pendant si longtemps et maintenant, nous ne savions plus comment faire pour survivre. Je ne sais même plus si nous appartenions à une quelconque nation. Deux présidents avaient été exécutés l’année passée. Plus personne ne voulait le poste, seuls les généraux de l’armée acceptaient de subir la menace. Peut-être restait-il un peu de patriotisme après tout ?  

19h40 – dans la campagne

Nous courrons main dans la main. Les champs s’étirent devant nous à perte de vue. Au loin, nous voyons toujours la fumée qui s’échappe du train. 431 personnes mortes aujourd’hui. Quel était le but ?

Famille – Je m’étais toujours mieux senti en temps de crise que lorsque tout allait bien. C’est aussi ce qui me distinguait du reste de la population. Il y a 3 ans, mon père s’est radicalisé. La véritable guerre commençait. Cet homme avait toujours fait de son mieux pour protéger sa famille, grand militant de gauche nous faisant écouter les Fatals Picards comme berceuse lorsque ma sœur et moi étions gosses. Et un jour il est parti, sans un mot, une ceinture d’explosifs sous le tee-shirt. Il ne nous a laissé qu’une simple note :

« Je l’ai fait pour vous protéger. J’espère que vous comprendrez un jour. Je vous aime. ».

Ma sœur a hurlé, ma mère s’est suicidée. Je suis resté là, seul, dans la maison familiale. Tout me paraissait flou. Plus rien n’avait de sens. J’entendais au lycée que cela arrivait à beaucoup d’autres. C’était la nouvelle normalité. Nos parents n’étaient plus divorcés mais radicalisés. Nous regardions sans cesse au-dessus de nos épaules, le moindre objet faisant un bruit sourd nous ramenait vers le danger réel qui nous guettait à chaque seconde.

21h – dans la voiture

« Bravo à vous deux, ce train a explosé bien comme il faut ! Je vous emmène au point d’extraction, je suis vraiment fier de vous les jeunes. ». Je regarde à travers la vitre. Notre course folle à travers la campagne m’a ramené à mon côté animal. C’est si bon. J’ai besoin de passer à la vitesse supérieure. Je sens que ça va venir mais je ne peux pas m’empêcher de vouloir en découdre. Posément, je demande : « Quand est-ce qu’on passe à la prochaine étape ? ».

Racisme – Un jour elle est entrée dans ma vie. Je ne lui donnerai pas de nom. Elle a débarqué au lycée, sa peau basanée et son voile assumé faisaient peur à tout le monde. Le racisme était à présent toléré. Moi, je la trouvais très belle avec ses yeux amandes. Elle fut persécutée pendant plusieurs mois par les autres élèves, traitée constamment de terroriste, ils lui arrachaient son voile, personne ne voulait s’assoir à côté d’elle. Même les professeurs semblaient mal à l’aise au moment où elle rentrait dans une pièce. Pourtant, du haut de ses 18 ans, rien de tout cela ne semblait l’atteindre. Elle était curieuse et presque tout le temps souriante. Un jour, alors qu’elle était seule à la cantine, un garçon lui enfonça la tête dans sa nourriture. Indigné, je ne pouvais plus rester sans rien faire. J’ai envoyé  le type à l’hôpital.

22h – dans un appartement miteux

Un groupe d’hommes avec des kalachnikovs était en rond dans l’appartement presque vide. Tout le monde était soucieux. Une enfant voilée était en train de faire du thé. Elle nous en apporta une tasse chacun avant de nous dire de nous assoir. Notre émir prit la parole à notre intention tout en astiquant son arme :

– Bravo à vous pour le train. C’était un très beau coup. Combien avons-nous fait de morts ?
– 
431 ennemis éliminés, répondit-elle.

Il y eut un silence prolongé après cette phrase. Je bus une gorgée et demandais :

– Que se passe-t-il ?
– Notre planque a été repérée par l’armée. Tout un régiment nous a découvert et je n’ai pas de nouvelle de plus haut. Nous sommes isolés.
– Quelles sont nos alternatives ? l’interrogeais-je.
– Mourir pour la cause, répondit-il solennellement.

J’échangeais un regard avec elle, le souffle coupé.

Partir – J’ai été convoqué par le proviseur le lendemain. Je me rappellerai toujours de cette conversation. Il m’avait regardé incrédule :

– Je ne comprends pas. Votre père s’est radicalisé et donné la mort. Vous devriez plus que tous les autres être sensible à cette religion contre laquelle nous sommes en guerre depuis plusieurs années.
– Nous ne sommes pas en guerre contre la religion. Nous sommes en guerre contre l’Etat Islamique et elle ne me semble pas menaçante. Êtes-vous si effrayé que vous stigmatisez une population entière pour les actes de quelques extrémistes ? Hugo était en tort, il a mérité ce qu’il lui est arrivé.
– Pauvre enfant…
– Vous savez, il est facile de juger ces gens, cette religion mais quand on regarde d’un point de vue historique nous ne valons pas mieux. Je crois que ce qu’il se passe aujourd’hui est l’équivalent de l’inquisition.

Je suis sorti du bureau et j’ai été viré du lycée. Elle m’attendait à la sortie. Elle m’a eu avec un seul mot : « merci… ». Je n’ai plus jamais été capable de la quitter après cela. Nous étions tous les deux étrangers à notre façon,  mais nous avions trouvé l’un dans l’autre un moyen de combler nos solitudes.

Minuit passé – sur un balcon

Des bruits de kalash résonnent dans la cité. Je prends une bouffée de cigarette. La froideur de la nuit me donne un coup de fouet. Elle est à côté de moi, nous sommes silencieux. L’annonce de notre émir nous a tous plongés dans un grand désarroi. Il faut sauver le groupe, et pour cela l’un d’entre nous devra faire exploser cette base militaire. Ma mine soucieuse l’alerta, elle me prit par la main :

– À quoi tu penses ?
– À ce que nous a dit l’émir tout à l’heure. Nous sommes en danger. Pire que ça, tu es en danger. Je me suis engagé pour te protéger tu sais… Je sais ce que j’ai à faire.
– Ne dis pas des choses pareilles, tu es mon partenaire, le moment du sacrifice n’est pas encore venu ! En plus, tu n’es même pas croyant…
– Je ne le fais pas pour rejoindre Allah par la porte du Jihad. Je n’ai ni patrie, ni ami, ni  croyance. Je suis là pour toi et si c’est le seul moyen que tu survives et que tu continues de te battre pour cette cause qui te fait sentir moins étrangère, alors ainsi soit-il.
– Tu ne peux pas m’abandonner ici-bas…
– Ne pleure pas. On savait tous les deux que ce moment viendrait.
– Mon amour…  

Découverte – Nous avons passé de longues semaines ensemble à discuter. Je découvrais qui elle était. Profondément croyante, elle appartenait à une autre culture. J’étais totalement fasciné par ce qu’elle me disait. Cet exotisme d’Orient m’attirait de plus en plus au fil des jours. Nous nous sommes embrassés un jour, ce qui a suivi un long silence de sa part. Elle m’a expliqué une fois sortie de son mutisme qu’elle avait peur de commettre un acte qu’Allah n’approuverait pas. Je lui pardonnais, elle était tout ce que j’avais même si je ne comprenais pas forcément d’où elle venait ou la culture dans laquelle elle baignait. Le système politique ne connaissait aucune amélioration et les attentats se démultipliaient. J’ai failli mourir un bon nombre de fois durant cette période, ce qui l’inquiétait fortement. Je me perdais doucement moi-même… L’insécurité était trop forte. Je ne me sentais pas comme appartenant à cette guerre, je n’avais aucune envie de défendre ma nation : ce n’était plus la mienne. Au bout d’un moment, même sa présence ne rendait pas ce monde plus supportable. Un jour, alors que j’avais été touché par une balle en allant faire des courses, elle me rejoignit à l’hôpital. Ses grands yeux noisettes plongés dans les miens, elle déclara : « Cela ne peut plus durer, il faut que je te parle ».

1h – dans sa chambre  

Nous nous étions faufilés jusqu’à sa couche. Étant la seule femme du groupe, elle avait la chance d’avoir une chambre personnelle. Ce soir était la seule chose qui me ramenait vers la vie. J’étais étranger à ce monde et elle était ma patrie. Elle avait été considérée comme étrangère toute sa vie et aujourd’hui elle reprenait ses droits par la force. Quoi qu’il arrive, ce soir nous n’étions pas des étrangers l’un pour l’autre. Pour la première fois, je découvrais ses formes lorsqu’elle enleva son tee-shirt. La rondeur de ses seins et la finesse de sa taille me provoquèrent des frissons. Elle s’approcha de moi et murmura : « Est-ce un péché si nous le faisons par amour ? ». Je ne répondis pas, me contentant de l’attirer contre moi. Je voulais, tout en la découvrant, mémoriser toutes les courbes de son corps. Elle était si belle… Ce soir nous nous appartenions.

Décision – Nous étions dans son appartement. C’était la première fois qu’elle m’autorisait à y aller. Un studio tout ce qu’il y a de plus banal. Cet endroit semblait irréel. On ne pouvait distinguer aucun élément personnel, photos de famille ou avec des amis. Elle semblait être également étrangère au lieu où elle vivait. Anticipant ma question, elle lança : « Ce pays ne veut tellement pas de nous que je le ressens aussi entre ces murs ». Je m’installais sur son lit pendant qu’elle me tendait une tasse de thé. Il y eut un long silence, je savais ce qu’elle allait me dire :

– Je fais partie de la lutte islamique. J’œuvre avec eux depuis plusieurs mois déjà. Au lycée, c’était beaucoup trop dur… Ils m’ont aidée à tenir le coup. Je ne comprends pas leurs desseins, mais au moins je suis en sécurité. Ils vont gagner la guerre tu sais ?
– Je sais.

Il y eut un long silence. Je savais ce qu’elle me demandait implicitement. Quel choix était le meilleur ? Elle avait raison, ils allaient gagner. Et même s’ils ne le faisaient pas, je me sentais apatride. Encore une fois, elle était tout ce que j’avais. J’ai pris une décision à ce moment-là. Peu importe le contexte, elle méritait que je me sacrifie pour elle. Pas pour sa cause, mais parce qu’elle croyait à cette cause. Soulageant la tension, je déclarais : « Emmène-moi là-bas ».

3h30 – dans le salon

L’émir avait la mine grave devant moi. Je venais de lui énoncer mon plan. Seuls les militaires de la base connaissaient la composition du groupe. Nous devions agir vite, et j’étais la seule personne capable de le faire. Il nous fallait éliminer cette base et toutes les personnes y vivant. C’était le seul moyen de sauver le groupe. Étant le seul blanc, il n’y avait que moi pour accomplir ce Jihad : les militaires ne se méfieront pas à mon approche. L’émir prit une gorgée de thé. Pesant le pour et le contre, il finit par demander :

– Elle est au courant ?
– Oui, il faut agir ce soir.
– Nous serons prêts à l’aube.

Il se leva et déposa un baiser sur mon front : « Merci pour ton sacrifice Akhi ».

À l’aube, une voiture me déposa devant la base. Elle dormait encore, je ne lui avais pas dit au revoir. Je me souvenais de nos derniers instants de volupté. Une sorte d’apaisement m’atteignait au fur et à mesure qu’un militaire venait à ma rencontre…

Radical – Elle m’emmena là-bas. J’y étais, au cœur du cyclone. Était-ce ce qui était arrivé à mon père ? Je ne le saurai jamais. C’est avec surprise que je découvris qu’ils n’étaient pas tous typés. La plupart étaient comme moi. Au fur et à mesure de la conversation, j’ai compris que nous étions tous des effacés, en errance constante. Nous avions été pourris par le système et le seul moyen que nous avions trouvé de nous battre était de nous joindre à l’ennemi. Un garçon faisait tourner un joint. Nous ne nous battions pas pour une cause, nous ne nous battions par pour l’Etat Islamique. Nous nous battions pour quitter ce monde voué à la souffrance et emmener le plus de monde possible avec nous. Je ne savais plus qui j’étais. J’étais un, j’étais deux… Je n’avais plus de nom et ma personnalité était devenue double. Trouble, je ne voyais plus les limites. Ceci donnait un sens à ma vie, cette guerre était perdue d’avance quoi qu’il advienne. Alors, autant passer à l’ennemi. Ces attentats ont peut-être finalement un but ? Au fur et à mesure que j’essayais de comprendre l’étranger, je me perdais dans ma propre étrangeté… J’ai tiré une nouvelle latte, la drogue apaisait maintenant mon cerveau trop plein de pensées.

Temps écoulé : Sans transition. Plein centre de la base. Tempête. J’étais devenu étranger à moi-même, et là, sans réfléchir, j’ai appuyé sur le détonateur. Boum.  

GARCIA Gwenaëlle