Le voyage d’un auteur !

Parfois, on s’aperçoit de choses simples, qui nous font sentir étrangers par leur coté lointain. Mais en même temps, on ressent en elles une nostalgie propre à nos souvenirs. Ce sont ces choses, ou plutôt ce moment, où on se rend compte que One Piece, est un manga créé en 1997. Oui, c’est cet instant où l’on se dit qu’il y a 20 ans, un bonhomme au doux nom de Oda se propose pour cacher un trésor. Mais surtout, se propose en explorateur. Car même s’il connaît le fameux lieu de convoitises, il ne se voit pas y arriver sans, entre-temps, découvrir l’immensité du monde.

C’est dans les premières pages de l’aventure que l’on découvre Luffy, jeune garçon en quête de voyages. Ce héros, au courage et à l’entêtement infaillible, est aussi un digne représentant du monomythe de Campbell[1]. On débute avec lui dans un petit village, alors qu’il ne connaît rien au monde, mais l’on sait que l’histoire lui promet un avenir grandiose. Son admiration pour Shanks, un célèbre pirate — qui lui offre son chapeau de paille —, le conforte et l’encourage dans sa soif d’ailleurs et dans sa recherche du One Piece.

Au fur et à mesure des tomes, on découvre alors avec notre héros et son équipage en formation, les différentes îles que constitue l’océan. Les paysage sont à première vue, classiques, les bâtiments assez simplement construits. Mais par échelon, nous voyons le groupe de Luffy évoluer, les décors deviennent majestueux, le voyage amène, par arc narratif, de nouvelles tensions, de nouveaux méchants. Le ciel, que l’on voyait bleu sur le pont du bateau quelques jours auparavant, est maintenant le sol sur lequel nos héros marchent et s’apprêtent à rencontrer un peuple d’anges.

« T’as un univers, je te veux dans ma team ! »[2]

Le monde de One Piece paraît alors immense par ses lieux et ses distances. Mais on se rend aussi compte, après de multiples péripéties, qu’un des éléments essentiels de l’œuvre est la profusion de personnages. A travers les visages rencontrés, on lit un auteur toujours plus enthousiaste à l’idée de nous présenter de nouvelles têtes, tout droit sorties de sa créativité sans limite.

A chaque ville visitée, ses habitants et ses méchants. Mais c’est aussi l’occasion de se faire de nouveaux meilleurs amis ! Pendant une bonne partie du manga, au gré de ses navigations, Luffy recrutera de nouveaux acolytes pour compléter son équipage. Des moments importants pour l’auteur, pour parler de sujets qui lui sont chers. On s’aperçoit alors, après quelques tomes, du nombre d’individus que l’on a croisés. Une profusion de personnages qui est une partie inhérente à l’oeuvre. Zoro, l’un des premiers protagonistes de l’histoire, incarne à lui seul l’esprit guerrier des plus grands bretteurs du Japon, rêvant de devenir un sabreur d’exception.

Plus tard, c’est dans le désert d’Alabasta que l’équipage rencontre l’archéologue et liseuse de ponéglyphe, Robin

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Cette dernière, par tous les arcs narratifs qui lui sont liés, révèle une histoire et un passé complexes et torturés. Une enfance vécue dans la solitude, battue par celui qui la gardait et vivant dans l’exclusion qu’elle subissait des enfants, dans la crainte de ses pouvoirs. Elle s’est alors mit alors à fréquenter le groupe d’archéologues de sa ville natale, accumulant des connaissances sur l’histoire et sur la lecture d’anciennes écritures. Puis vient la fuite, face à son île en flammes, sur laquelle elle avait vécu toute son enfance. Son savoir était devenu un danger, que la Marine organisation répondant aux ordres du Gouvernement  ne tolérait pas. Elle passa alors une quinzaine d’années à changer de vie, travaillant pour des familles qui la dénonçaient rapidement au Gouvernement. elle tenta ensuite de s’intégrer à quelques groupes de hors-la-loi. Puis à 24 ans, alors qu’elle retrouve une certaine forme de sécurité dans une organisation secrète, dirigée par un grand corsaire nommé Crocodile, sa vie bascule. La stabilité qu’elle avait durement acquise est perturbée par l’arrivée de l’équipage de Luffy.

Cette histoire, travaillée dans le moindre détail, et ici très brièvement résumée et incomplète, est l’une des seules du manga qui soit aussi longue et complexe. Mais c’est aussi UNE des dizaines, des centaines d’histoires personnelles racontées dans le grand voyage qu’est One Piece, un voyage tout autant par ses lieux, que par ses personnages.

Hauts en couleurs, rejoignant l’équipage de nos héros ou nous disant au revoir à grands signes de bras, des larmes tombant sur leurs joues, les multitudes de personnalités qui habitent l’univers créé par Oda sont toutes (ou presque) merveilleuses et pleines de surprises. Nous apprenons à chaque rencontre à aimer de nouvelles personnes toujours plus loufoques ou au contraire totalement banales. Le maître dessinateur et scénariste nous fait aimer la différence.

Le pouvoir de l’amitié !

Aimer, c’est ce qu’il y a de plus beau, ou peut-être pas. En tout cas, l’amitié et l’amour sont, dans les mangas, un thème central. Depuis la nouvelle vague de BD shonen[3] débutée à la fin des années 80 par Dragon Ball et Jojo’s Bizarre Adventure, entre autres, des caractéristiques fortement distinctives se sont attachées au genre de ces œuvres de jeunesse japonaises.

Voir la quête d’un héros masculin et sa montée en puissance au fur et à mesure des chapitres… Son rêve quasi inaccessible au premier abord, mais pour lequel il fera tout… Sa personnalité d’innocence et de naïveté envers le monde qui l’entoure ou même envers les personnes qu’il côtoie… Sa manière bien à lui de se faire des amis avec lesquels il traversera les pires épreuves… Toujours aidé par un pouvoir qu’il mettra du temps à maîtriser… Le voir perdre, et sans cesse se relever, n’acceptant pas l’abandon… Le voir se relever, encore et toujours, car sa soif de réussir et l’amour qu’il a pour ses amis sont plus forts que tout ! Toutes ces choses, forment le voyage stéréotypé du héros de shonen, et plus précisément du genre qu’est le Nekketsu[4] !

Dans One Piece, plus qu’un pouvoir de l’amitié qui aide le héros dans les moments de tensions, tels les plus grands deus ex machina[5], les sentiments pour autrui, dans toutes leurs nuances, sont présents tout au long du manga. Les centaines de personnages nous donnent à chaque fois un nouvel aperçu de la réalité et de ses différences. « La vie,[…] c’est d’abord des rencontres »[6], et l’histoire mise en scène par Oda y est entièrement consacrée.

On en vient à aimer sincèrement le petit bateau qu’est Merry, le navire qui nous accompagne depuis le début de l’aventure. On l’entend, à l’instar de Luffy et de ses amis, nous prononcer ses adieux. Sa tête de bélier blanc verse une larme, ou peut-être est-ce seulement les gouttelettes du vent sur les vagues. Sa coque s’est trop souvent brisée et a été à de trop grandes reprises réparée, mais il tenait le coup, malgré les dangers de la mer. En cet instant, nous nous remercions mutuellement. Dans les flammes de l’Aventure.

Atchoum

[1] Campbell a théorisé dans son essai Le Héros aux mille et un visages (1949), le mythe du héros. Regroupant mille et un contes de tous les âges et du monde entier, il se rendit compte, avec ces centaines d’histoires, que l’on pouvait schématiser un scénario standard, qui se répétait depuis toujours à travers les histoires de héros.
[2] Citation d’un sketch du Palmashow.
[3] Le Shonen est un manga pour jeune garçon. Les mangas sont généralement classés en 3 catégories, Shonen, Shojo (manga pour jeune fille) et Seinen (manga pour adulte masculin).
[4] Nekketsu veut littéralement dire « sang chaud ». Le héros entreprend une succession d’épreuves initiatiques. Pour réussir, ses valeurs le font bouillir de l’intérieur, malgré les difficultés ! On peut voir des flammes dans ses yeux !
[5] Un Deus ex machina, c’est quand Dieu, ou l’Auteur, intervient et donne aux personnages principaux le pouvoir de se sortir de situations impossibles. Dans les nekketsu, c’est dans l’amour et l’envie de réussir que le héros acquiert une grande puissance.
[6] Citation du film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.