J’ai lu pour vous cinq romans de la rentrée littéraire !

C’est au détour du Prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama 2018 qu’il m’a été donné de lire, non sans un plaisir certain, ces cinq romans présélectionnés par leur rédaction et issus de la rentrée littéraire de Septembre. Comme vous le savez sûrement, à cette période paraissent chaque année plus de six cents romans en vue des multiples prix littéraires qui lui font suite, et la concurrence est rude. D’autant plus rude que bien souvent ce sont les grandes maisons d’édition – telles que Gallimard, Grasset ou encore les Éditions du Seuil – qui remportent la mise, au point que le mot-valise Galligrasseuil parcourt certaines lèvres. Cependant cette année, et pour la deuxième année consécutive, c’est Actes Sud qui décroche le Goncourt, avec l’un des romans présentés ci-dessous: Leurs enfants après eux, signé Nicolas Mathieu.

Le Prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama récompense depuis six ans un roman écrit en langue française, dont les « étudiants-juré », issus de la France entière, éliront mi-janvier le lauréat. Ce prix fait – vous l’aurez compris – le pari de la jeunesse, et s’attache à « faire découvrir la littérature d’aujourd’hui aux jeunes d’aujourd’hui ». Ainsi verrez-vous se dessiner, au fil de ces cinq brèves critiques, le canevas de la vie de jeunes personnages, et qui sait ? peut-être même de la vôtre…

Arcadie ou la terre idyllique désenchantée

Farah, dernière héroïne en date d’Emmanuelle Bayamack-Tam, nous emporte avec elle dans son univers, celui de la communauté libertaire au sein de laquelle elle grandit avec ses parents depuis l’âge de six ans : Liberty House. S’y abrite un phalanstère frugal et autogéré « de vieillards mélancoliques, de malades, d’impuissants et d’inadaptés en tous genres », lesquels partagent cette « zone blanche » et agreste comme parapet à la démesure de l’époque.

Mais deux découvertes vont bouleverser sa vie à jamais : la découverte de la « mutation transgénique » de son corps, et celle d’un migrant érythréen qui sera tout à la fois l’objet de son amour et du rejet de sa communauté.

Nous égrenons les pages des trente-six chapitres de ce roman avec une célérité déconcertante. L’auteure y dresse la fresque vertigineuse des problématiques contemporaines : la question du genre, l’homosexualité, la végétarisme, l’antispécisme, les vagues migratoires, les nouvelles technologies, etc. Mais bien loin de la glose dont celles-ci souvent font l’objet, Farah au gré de ses soliloques y pose un regard neuf – celui d’une adolescente en proie aux « convulsions inévitables de [sa] jeunesse » – mêlant langage cru et poétique, anglicismes et lexique potache, devises latines et autodérision irrésistible.

Peut-être la littérature seule peut-elle ainsi se lover dans le nœud infinitésimal des détails, à rebours de l’inhibition théorique, et révéler notre temps.

Pauline Delabroy-Allard raconte Sarah

Ça raconte Sarah, mais ça raconte surtout la passion, la vie, la mort. La passion destructrice que ressent la narratrice, elle nous la partage à travers ce roman par les sensations, les perceptions qu’elle exprime : ce qu’elle voit, ce qu’elle sent, ce qu’elle entend, ce qu’elle touche, mais aussi ce qu’elle ressent, physiquement comme mentalement. Le roman est fragmenté en paragraphes, en chapitres, en parties, tout comme Sarah est fragmentée. Son corps est fragmenté, sa personnalité est fragmentée, et elle est examinée sous tous les angles, dans un portrait qui se veut en surface mais également en profondeur.

Cependant, ce qui caractérise Sarah, c’est le mystère qui plane autour d’elle, son côté insaisissable et imprévisible. Le roman est rythmé par différents types de “latence” qui entre-coupent la vie de la narratrice, mais aussi par un passage de “Sarah la vivante” à “Sarah la morte”, qui change drastiquement le ton du roman. C’est un roman qu’on dévore, qu’on vit, qu’on ressent. C’est un roman qu’on lit d’une traite (ou presque), dont on ressort bouleversé, un peu perdu. Parce que Sarah, c’est un chagrin d’amour dévastateur, une “tempête” qui détruit tout sur son passage. C’est un personnage émouvant, qui est si riche en personnalité qu’on ne peut que reconnaître en lui des gens qu’on a aimés, qu’on a perdus, qu’on avait oubliés. Ce roman est donc aussi destructeur qu’il est enivrant, une véritable ode à la passion.

Une robe blanche et la plume pour réparer les vies fracassées

Nathalie Léger explore ici l’histoire d’une jeune milanaise lancée sur les routes des Balkans en auto-stop, vêtue d’une robe de mariée. Comme un message de paix offert à ces pays dévastés par les guerres. En contrepoint de ce motif, la narratrice et sa mère se replongent dans un passé mélancolique, empreint de l’odeur des lauriers roses, et marqué par un divorce douloureux.

Trois femmes, trois vies habilement liées. Une touchante mosaïque de l’existence humaine. Des mots crus pour exprimer l’échec au cœur de l’identité de chacune d’elles. L’une voudrait écrire et n’y parvient pas, la seconde croule sous le poids de son dossier de divorce, la troisième est retrouvée assassinée près d’Istanbul. Trois femmes qui partagent un même idéal : la volonté de réparer les blessures profondes de l’humanité. Ce roman est le récit de leurs tentatives. Il ne s’agit pas de rendre justice, mais de dire le juste, selon les mots de l’auteure. Et cela à travers le symbole, le signe artistique. Vivre, c’est peut-être laver dans la nuit le trottoir avec une petite éponge ; et si les gestes étaient nos plus grandes performances, aussi insignifiants soient-ils ?

Dans un style implacable, un rythme sans répit, l’auteure dévoile la vie pareille à une paroi sans aspérité, sur laquelle l’on ne fait que glisser. Restent la nostalgie de nos échecs et la beauté de nos intentions, voile lumineux en négatif de nos actions.

Leurs enfants après eux : à la croisée des mondes…

Nos régions ont du talent, du caractère et montrent le visage des hommes et femmes des campagnes. Avis aux amateurs de chair et de bon vin, à qui lira Leurs enfants après eux pourra voir une vérité dans le roman de Nicolas Mathieu. Ce dernier nous relate une histoire avec un triple point de vue incisif incarnant des catégories sociales : enfant privilégié, fils d’immigrés et fils d’ouvriers. Tous ont une seule envie dans la fin du XXème siècle, entre Johnny Hallyday et Nirvana les générations se chevauchent en essayant de faire leur chemin.

L’auteur qui signe son troisième livre nous transporte dans une époque et une région où le Picon, shit, emmerdes et amours sont monnaie courante. Dans une écriture sobre et définie l’auteur nous décrit ses personnages montrant le bon et le mauvais, vivre avec eux un temps pour comprendre ces ados de quinze ans en 1992. Il nous montre aussi les terribles problèmes de société, les laissés-pour-compte qui subissent les changements de technologies bientôt dépassées par une nouvelle jeunesse. Un lieu qui comme ses habitants part en morceaux, chacun rêve de son départ, surtout les jeunes. Jeunes en 1992 mais la trentaine en 2018, quels étaient leurs rêves ? A la manière de Ken Loach l’auteur nous intègre à l’histoire en nous offrant un regard panoramique sur la ville d’Heillage et ses habitants. Immiscez-vous dans ce roman social pour entendre ces voix familières partiellement oubliées.

La prouesse tumultueuse de Bichet …

Le roman d’Yves Bichet nous plonge dans mai 68 et ce qui suivit le mouvement de révolte étudiante à Lyon. Le lecteur découvre ou retrouve les personnages du dernier roman d’Yves Bichet : Indocile paru chez Mercure de France tout comme Les trois enfants du tumulte. Il s’agit de Théodore, Mila et Delphine en tant qu’acteurs de la révolte estudiantine lyonnaise, l’un comme photographe, l’une comme porte drapeau, l’autre enfin comme infirmière.

L’auteur intègre au début de son roman un élément réel ; la mort du commissaire Lacroix : le premier mort de mai 68 qui fit basculer l’opinion publique en défaveur des étudiants. Les enfants du tumulte c’est une génération qui bascule dans la radicalité après le remous de soixante-huit dans l’espoir de faire durer les idéaux véhiculés par une jeunesse révoltée et assoiffée de liberté d’expression teintée d’anticapitalisme. Mila incarne un désespoir de vivre au péril de sa vie, elle est aussi le moyen pour Yves Bichet d’introduire les violences policières envers les jeunes révolutionnaires. Si la fin des années soixante est synonyme d’émancipation sexuelle au profit des femmes notamment, Bichet dresse à plusieurs reprises le portrait d’une société patriarcale et « bourgeoise » selon les termes de ses personnages. Le corps est mis à l’honneur dans ce roman qui n’épargne personne, il est un élément initiatique et même une opportunité de mettre à l’épreuve le désir de liberté de trois enfants du tumulte.

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William