Il est le plus gros des “petit-e-s candidat-e-s” et il jouit d’une meilleure couverture médiatique que les autres. Ses 500 signatures dans la poche, il a pu officialiser sans trop de soucis sa candidature à l’élection présidentielle. Alors oui, Nicolas Dupont-Aignan (NDA pour ses proches) reste très minoritaire au sein de la population française et au sein de la droite. Même la lente déchéance électorale de François Fillon, candidat Les Républicains (LR), ne paraît pas suffisante pour lui permettre de décoller vraiment et rejoindre les « gros ». Essayons de comprendre les raisons pour lesquelles, petit à petit, il parvient cependant à trouver sa place dans le paysage politique.

Le retour du gendre idéal

Nicolas Dupont-Aignan n’est pas un petit nouveau en politique : il sort de l’ENA (Ecole Nationale d’Administration), il a été membre du RPR (Rassemblement Pour la République, droite), du RPF (Rassemblement Pour la France, sous-produit du RPR), puis de l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle, droite). Il a pris des responsabilités dans le RPR dès 1993. Il a donc fait un bon bout de chemin avec la droite traditionnelle. En 2007, il entame ce qu’on appelle une « traversée du désert », c’est-à-dire une période d’isolement politique, en quittant l’UMP (ancien nom de LR). Il fonde son propre parti, Debout la République (aujourd’hui Debout la France), suite à son désaccord avec Nicolas Sarkozy, et ce parti le porte à l’élection présidentielle de 2012, où il n’engrangera que 1,79% des suffrages. Ce n’est pas ce qu’on appelle un début en fanfare, mais le nom de Dupont-Aignan commence à être connu par le grand public.

Ce nom est rapidement associé, avec la stratégie de communication choisie par son équipe et par lui-même, à l’image du gendre idéal. Il fait bien propre sur lui, n’a pas un mot plus haut que l’autre, il est un peu nationaliste mais pas franchement lepéniste, très aisé mais pas richissime. Sarkozy avait déjà capitalisé sur cette image qui semble populaire dans les milieux ruraux ou les familles catholiques de classe moyenne. On se rappelle avec un mélange de dégoût, de gêne et d’amusement de la Sarkomania de certaines de ses supportrices. Fillon, lui, a choisi le sérieux et la dialectique du « seul contre tous », ne pouvant pas jouer autant sur ce tableau. Il a axé sa campagne sur la mythologie du dernier recours, droit et sérieux, face au FN (Front National). NDA, au contraire, n’hésite pas à se mettre en scène à la Sarkozy ; on l’a même vu, rockstar pour un soir, enlever sa cravate et la jeter à la foule dans un de ses meetings…

L’apparence publique de Dupont-Aignan est à double tranchant. Elle rassure son électorat traditionnel autant qu’elle peut agacer une partie des classes populaires avec ses airs de fouineur et de premier communiant, et raviver chez d’autres le souvenir douloureux de l’ère du président Nicolas « bling-bling » Sarkozy. Le fantôme politique de Sarkozy ne plane d’ailleurs pas uniquement sur les aspects communicationnels de NDA mais aussi sur certains éléments discursifs. En 2007, la plume de Sarkozy était Henri Guaino, député UMP ; il jouait également un rôle d’éminence grise pendant la campagne, avant d’être plus ou moins mis au placard une fois Sarkozy au pouvoir. Guaino a tenté d’être candidat en 2017, en utilisant la même rhétorique que Dupont-Aignan, se posant en alternative à droite. En effet, force est de constater qu’entre Guaino et Dupont-Aignan, on retrouve un grand nombre d’éléments communs qui peuvent expliquer la proximité, au moins en apparence, entre Sarkozy et NDA. Le durcissement du discours, déjà sans concessions à l’époque, face à l’immigration et aux minorités ethniques et religieuses (Roms, arabes, musulmans, maghrébins…). Sarkozy avait été élu, en 2007, sur ce durcissement de discours, qu’il a poursuivi pendant son mandat et avant sa défaite de 2012. Mais réduire son succès électoral à cette facette de son programme, c’est passer à côté d’un élément clé : la valorisation de la valeur travail (mais si, rappelez-vous : « travailler plus pour gagner plus »…). Cette valorisation, dans les partis de droite, est au service d’une rhétorique de culpabilisation des chômeurs/euses : travailler c’est bien, mais eux/elles ne travaillent pas, ce qui est mal, donc rien ne doit être fait pour les aider. Dupont-Aignan ne renie pas en bloc ce genre d’analyses, mais il s’inscrit dans un paysage politique un peu différent et de plus en plus populaire à droite.

Vers une refonte de la droite ?

La revanche du gaullisme

Les idées de Sarkozy, et aujourd’hui de François Fillon, sont sous-tendues par des postulats du libéralisme économique. L’État devrait intervenir le moins possible dans l’économie car chacune de ses interventions perturberait le bon déroulement de l’économie de marché. À partir de ce principe de base est né le néolibéralisme, s’adaptant au contexte économique de la fin du XXème siècle. L’idée reste la même, mais elle s’élargit et se spécifie. La finance dérégulée devient l’horizon indépassable de l’économie. Les actionnaires (détenteurs/ices de parts des entreprises) sont chargé.es de la bonne santé économique du monde car, supposé.es parfaitement rationnel.les, ils/elles devraient investir dans les affaires les plus rentables et exercer ainsi une sélection dans laquelle tout le monde finirait par se retrouver. La réalité, comme on a pu s’en rendre compte, s’est avérée toute autre. La captation de la richesse par la finance se révèle progressivement être, plutôt qu’un atout, une charge, à cause de l’augmentation sans limite des dividendes, rémunération des actionnaires. Cette financiarisation de l’économie s’accompagne d’une défense du libre-échange : les bannières douanières doivent être abaissées partout dans le monde avec plusieurs traités (comme le TAFTA avec les États-Unis ou le CETA avec le Canada) et organisations, comme l’Union Européenne, l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et le FMI (Fonds Monétaire International). Même des institutions traditionnellement libérales comme le FMI reviennent actuellement sur ces thèses néolibérales en constatant que le libre-échange n’est pas une bonne solution de développement, ni pour les pays riches qui subissent des délocalisations et un ralentissement économique, ni pour les pays pauvres qui doivent spécialiser leur économie et subissent de plein fouet les grèves de la faim consécutives aux fluctuations du marché, n’étant plus capables de subvenir aux besoins fondamentaux de leur population (ce que permettait l’agriculture vivrière).

Or, suite à des années d’application infructueuse du néolibéralisme et après la violence de la crise de 2008, les thèses libérales sont progressivement en voie de marginalisation. La gauche, qui s’était éclatée entre un arc libéral (DSK hier, Hollande aujourd’hui, Macron demain) et un arc interventionniste (porté surtout par Mélenchon, par les souverainistes de gauche, et par l’extrême-gauche), a clarifié la situation pendant le quinquennat de François Hollande : la gauche libérale refuse toute remise en question des traités libéraux européens, malgré les discours radicaux du candidat Hollande (« mon adversaire, c’est la finance »). Le FN, libéral depuis toujours, modifie son discours, qui semble maintenant interventionniste (les votes des eurodéputés FN et les propositions programmatiques, évidemment, ne suivent pas ce virage de façade). Au sein de la droite, on voit réémerger un mouvement mis à mal par les années Chirac et Sarkozy. La droite au pouvoir, en y multipliant les références, l’avait en fait vidé progressivement de toute sa substance ; mais il semble de retour. Le fameux gaullisme se caractérise, en économie, par l’interventionnisme (anti-libéral) et le protectionnisme (anti-libre-échange). Dupont-Aignan dit se situer dans ce courant de pensée et il se pourrait bien que face aux échecs répétés du néolibéralisme, sa position continue de croître en popularité, au sein même de la droite. Ce n’est d’ailleurs que, soit par la formation d’une minorité consciente et hautement qualifiée, soit par une conversion idéologique massive des élites politiques, que les militant.es gaullistes et leurs meneurs/euses comme Nicolas Dupont-Aignan peuvent espérer revenir aux affaires en étant soutenus par l’appareil administratif du pays.

Sauver la droite par l’extrême-droite

Nicolas Dupont-Aignan n’a pas honte d’entamer un rapprochement idéologique avec le Front National. Henri Guaino avait commencé à le faire avec Nicolas Sarkozy, et ce dernier a continué dans cette lancée une fois au pouvoir, puis en campagne pour la primaire de la droite. NDA va même jusqu’à se dire prêt à gouverner aux côtés de Marine Le Pen – le FN le lui rend bien (il se trouve sur une « white list” du parti). Davantage qu’une stratégie carriériste (bien que cette hypothèse ne puisse être entièrement rejetée…), Dupont-Aignan prétend incarner une alternative pour la droite au discours néolibéral tenu par Macron, qui associe l’interventionnisme à un farouche conservatisme moral. En d’autres termes : sauver la droite par l’extrême-droite.

Après tout, cette stratégie a porté ses fruits avec l’élection de Sarkozy, même si ce dernier s’est empressé de revoir sa copie en matière d’interventionnisme pour revenir à un libéralisme tout à fait orthodoxe. Les partisans anglais du Brexit, dans le UKIP (United Kingdom Independence Party) de Nigel Farage, avaient eux aussi fait campagne sur des arguments antilibéraux : l’argent économisé par l’arrêt des participations au budget européen allait, selon eux, permettre de renforcer la NHS (système de santé publique britannique). Le lendemain du vote, Farage enterrait sa promesse. La situation fait également penser à celle de Donald Trump, modèle avoué à demi-mot par Dupont-Aignan, quant à ses discours fascisants et à ses amis du Ku Klux Klan. Contre toute attente (en tout cas, de la sphère médiatique), Trump l’a emporté. De nombreux/ses analystes insistent sur le fait que, plutôt qu’un supposé racisme de masse des classes populaires, c’est leur envie d’une rupture avec les solutions libérales proposées par Hillary Clinton, ainsi qu’un patriotisme autoritaire (comme le laisse poindre le slogan de Trump, « Make America Great Again« , rendre sa grandeur à l’Amérique), qui ont permis son élection.

Partout en Europe et dans le monde, la droite se recompose en se métissant avec l’extrême-droite, ou se retrouve submergée par cette dernière. Systématiquement, une fois élue, elle n’applique rien des solutions interventionnistes qu’elle préconisait dans l’opposition et s’en tient aux vieilles recettes néolibérales qui ont fait marque de leur efficacité… en matière de défense des intérêts dominants. Cette rupture politique majeure de la droite conservatrice et de la droite libérale (en France, on dit souvent « centre ») ne se cristallisera pas forcément en la personne de Nicolas Dupont-Aignan, c’est évident. Alors, les idées avancent et préparent ce chemin de refonte de la droite. Mais ces changements idéologiques profonds risquent de leur exploser en pleine tête à la moindre crise si, une fois au pouvoir, ils décident à nouveau d’appliquer une politique libérale…

>> http://www.nda-2017.fr/themes.html

H.Z.

Quelques sources :