Tous les cinq ans, le rituel des « petit.e.s candidat.e.s » se répète. Largement inconnu.e.s, ils et elles ont réussi à réunir les 500 signatures obligatoires à la course dans la présidentielle. C’est un grand moment pour les petits partis qui les soutiennent : leur temps de parole explose pour convenir à la règle d’égalité et d’équité du temps de parole. Personne ne se fait pour autant d’illusion quant à ses chances de réussite, à part peut-être Jean Lassalle. Mais alors, à quoi bon ?

Parmi ces candidatures, la présence de deux partis spécifiques continue d’amuser les journalistes et le grand public : le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) et la LO (Lutte Ouvrière). En 2017 comme en 2012, ils seront respectivement représentés par Philippe Poutou et Nathalie Arthaud. Si le premier jouit d’une petite notoriété grâce à son camarade Olivier Besancenot, un des fondateurs du NPA, la seconde, elle, se situe tout simplement hors des radars des médias et du public si l’on omet les campagnes. Comme ne manquent pas de le faire remarquer les journalistes, leur idéologie est à la fois très minoritaire et très similaire , d’où les plaisanteries à leur égard. Et pourtant, tous les cinq ans, ces deux partis présentent immanquablement leurs candidat.es, contre toute logique apparente. Mais alors, que peut bien vouloir Nathalie Arthaud ? Nous n’allons pas faire une lecture détaillée du programme mais plutôt une mise en perspective de cette candidature.

Une candidate communiste

Les cours d’éco de Mme Arthaud

Nathalie Arthaud travaille en lycée, où elle est enseignante en sciences économiques et sociales. Cela tombe bien : le noyau dur du programme de LO se situe autour de l’économie et plus particulièrement dans la critique du capitalisme. Elle se présente elle-même comme la candidate communiste et perpétue l’idéologie trotskiste.

Le trotskisme est un mouvement issu du communisme qui se démarque par sa critique du totalitarisme stalinien, de la bureaucratie, et par sa réaffirmation de la portée nécessairement mondiale du communisme. Cela fera certainement grincer quelques trotskistes des dents mais on peut résumer cette idéologie à l’émancipation humaine par l’union internationale du prolétariat : l’union de tous les peuples contre le capitalisme. Rien que ça. Si vous n’êtes pas un.e habitué.e des grandes discussions sur les oeuvres de Marx, il y a fort à parier que vous n’ayez rien compris à la phrase précédente, voire que vous ayez eu un petit soufflement de nez dédaigneux. Et pour cause, le discours de LO sent bon la fin du XIXème siècle. Ne nous y méprenons pas : on peut tout à fait réaffirmer la pertinence de certains concepts communistes comme la lutte des classes ou l’internationalisme. Mais, là où le NPA a tenté une modernisation de son discours et de ses principes, sans pour autant faire de concessions idéologiques, LO semble préférer le trotskisme old school à l’actualisation proposée par ses petits camarades.

Le principe de base est le même que celui qui réunit tous les mouvements de la gauche révolutionnaire, des trotskistes aux stalinistes en passant par tous les autres marxistes. Le capitalisme organise la société en deux classes. L’une possède les moyens de productions : les capitalistes — aujourd’hui, on parle surtout d’actionnaires. L’autre classe vend son travail aux capitalistes qui s’enrichissent grâce aux richesses produites et rétribuent le travail par le salaire : ce sont les prolétaires, les travailleur.euses, bref, celles et ceux qui triment. Ce système, dit capitaliste, a pour caractéristique de créer une grande instabilité politique, qui le mènera tôt ou tard à sa perte. Voilà, en gros, la lutte des classes.

Au-delà de ces fondements marxistes, le trotskisme a donné une importance particulière aux expériences de prise de pouvoir par la gauche et l’extrême-gauche dans les pays du Sud, dans la seconde moitié du XXème siècle. Dans ses versions modernes, il s’est, en outre, enrichi d’autres principes comme le féminisme, l’anticolonialisme et depuis peu, de certains courants comme le NPA ou l’écologisme.

Le communisme hors du Parti Communiste

Tous ces mouvements devraient cependant être capables de se retrouver au sein d’un même parti, comme l’appelait tonton Marx lui-même de ses voeux. Mais ce n’est pas si simple. L’histoire de la gauche est marquée de ruptures stratégiques et idéologiques, comme celle qui a séparé, justement, trotskistes et stalinistes. La situation française en 2017, cependant, n’est pas la même que celle de l’URSS de l’époque.

Le PCF (Parti Communiste Français) pourrait apparaître comme un candidat de choix pour porter un hypothétique rassemblement marxiste. Déjà, par son grand âge : il a traversé plusieurs Républiques. Ensuite, par son nom : il tombe plutôt bien, pour faire un parti avec des communistes. Le PCF partage de nombreux thèmes d’intérêts communs avec le NPA et LO, et même un certain nombre de leurs propositions politiques.

Bien sûr, cela demanderait d’enterrer la hache de guerre entre trotskistes et stalinistes — ce qui ne serait pas chose aisée, connaissant le goût prononcé de cette partie de l’extrême-gauche pour l’Histoire révolutionnaire. Mais ce n’est pas le principal obstacle. Le PCF, depuis des années, a multiplié les alliances avec le PS (Parti Socialiste) et semble bien décidé à remettre le couvert dans les années à suivre afin de garder ses sièges dans les collectivités territoriales. Il soutiendra Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles, qui, s’il a un programme de rupture avec les politiques « centristes » économiquement libérales, n’est pas comparable à l’extrême-gauche.

En fait, pour comprendre l’état actuel de l’extrême-gauche française, il faut se poser une question : le PCF reste-il le pivot de l’extrême-gauche ? En réalité, le PCF est-il encore communiste ? De ce parti à vocation ouvrière, qui formait des travailleurs et travailleuses à la politique et les faisait devenir cadres au sein du parti, voire secrétaires généraux (comme l’était George Marchais), il ne reste plus que des résidus militants désabusés. Ces derniers tentent désespérément de faire basculer la ligne du parti vers une idéologie… communiste — une situation risible, qui rappelle celle des rares socialistes restés au PS avec un succès contestable. Depuis Robert Hue, peut-être même avant, le PCF a abandonné ce qui faisait de lui un parti ouvrier : sa base sociale. Celle-ci s’est fortement dépolitisée en l’absence de ce pilier, ce qui n’est peut-être pas sans conséquences sur l’engagement syndical en baisse et sur l’abstention massive des travailleurs et travailleuses de la base.

Là où le PCF va se perdre dans des alliances douteuses avec un PS devenu social-libéral voire libéral tout court, Nathalie Arthaud, elle, revendique la ligne dure et forte du communisme, à la manière de Jean-Luc Mélenchon qui s’est, au fil des années, érigé en dernier pilier de la « gauche de gauche », comme disait Bourdieu.

Perdre pour gagner ?

Entendu sur l’analyse : le PCF n’est plus communiste aux yeux de l’extrême-gauche, qui décide de partir à la présidentielle sans lui — c’est un choix stratégique pour réaffirmer leurs différences. Mais entre le NPA et LO… Quelles différences ? C’est une tradition communiste, et plus particulièrement trotskiste, de se détester entre courants, davantage qu’avec ses ennemis comme l’extrême-droite nationaliste et la droite capitaliste. Alors, oui, il y a des différences, comme sur l’écologie — le NPA militant pour la cause écologiste là où LO tend à considérer que les problèmes environnementaux ne sont qu’un sous-produit des mécanismes du capitalisme et que la question ne se pose donc même pas. En réalité, un bon nombre de militant.e.s du NPA et de LO aimeraient un rapprochement ; mais chacun veut imposer sa vision. Pour le NPA : la modernisation du trotskisme, l’écologie, le féminisme, comme étendards. Pour LO : la tradition communiste, le transfert du flambeau du trotskisme classique, le vocabulaire technique du marxisme. D’ailleurs, cet article emploie forcément ce genre de termes omniprésents dans le discours de LO.

Mais je vous propose une autre hypothèse. Et si tout ce fouillis à l’extrême-gauche relevait d’une stratégie consciente ? Le mouvement trotskiste, et plus largement communiste, est minoritaire dans notre société. Mais c’est une minorité particulièrement active qui se mobilise dans les mouvements sociaux voire, comme au NPA, qui en fait à la fois un moyen (se mobiliser pour lutter) et une fin (lutter pour remobiliser). Ça collerait très bien avec les théories du marxiste Antonio Gramsci et un de ses concepts clés, l’hégémonie culturelle. Dans une société capitaliste, les valeurs, les idées et les références du capitalisme s’imposent aux masses. Toute stratégie révolutionnaire de long terme doit alors viser à renverser cet ordre des choses, pour rendre hégémonique une nouvelle vision du monde.

Quel rapport avec la présidentielle ? C’est bien simple. L’idéologie portée par Nathalie Arthaud est minoritaire. En maintenant sa candidature aux côtés du NPA, elle peut profiter de précieuses minutes de temps de parole — d’autant plus précieuses qu’elles sont très rares hors des périodes électorales pour LO. Pour un mouvement si minoritaire, l’objectif c’est avant tout la percée : percer le plafond électoral qui leur donnerait une plus grande visibilité et un appui dans les mouvements sociaux. Cette première étape est nécessaire, avant de tenter une consolidation du nouveau mouvement politique émergent. Ce dernier doit s’organiser et se structurer pour tenir dans la durée — ce que n’a pas fait Nuit Debout, par un choix conscient et assumé, après avoir percé l’indifférence médiatique et consolidé son idéologie autour de grands thèmes. Un mouvement organisé peut ensuite être à l’origine de grandes mobilisations qui, seules, peuvent mener à la victoire de ses idées.

Pourquoi pas, après tout, imaginer que cette division apparente n’est là que pour favoriser l’hégémonie culturelle du trotskisme ! Mais c’est peut-être donner un esprit très calculateur à Philippe Poutou et Nathalie Arthaud qui sont surtout, en dernière analyse, des témoins tragiques de l’enterrement des partis ouvriers dans la Vème République.

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H. Z

Source:

http://www.nathalie-arthaud.info/