Halloween s’en est allé et avec lui, sa flopée d’ombres fantomatiques, de chapeaux pointus et autres turlututus. Les fabricants de bonbons sont sur les rotules : le noël des dentistes est leur plus gros challenge. Parmi les déguisements traditionnels, on a retrouvé – comme chaque année – la fameuse sorcière et ses attributs bien connus de la culture populaire : robe faite de vieux haillons, chapeau pointant vers le ciel et baguette magique mystérieuse.

Mais, les sorcières ont-elles toujours occupé une telle place dans l’imaginaire collectif ?

Rétrospective d’un statut vilipendé et délétère, fourre-tout pour légitimer l’idiotie de certains et statuer l’anormalité (au sens noble) d’autres.

Étaient considérées sorcières toutes celles qui avaient le malheur de s’intéresser et – mon dieu que n’ont-elles pas fait là – de comprendre les vertus de certaines plantes, de savoir en faire des décoctions bienfaitrices et d’oser ne pas remettre leur vitalité dans les mains bienveillantes d’un être suprême ayant tout de même laissé un boulevard à la peste noire, à la rougeole et autres joyeusetés. Alors, leurs – géniales  – potions étaient descendues au rang de poison car, cela fait sens, les femmes de temps révolus projetaient nécessairement de funèbres dessins et, étaient de affamées vengeresses, groupies de Médée. Et pour les punir de leur insolent choix d’indépendance, le joug du masculin à l’ego écorché s’abattut sur elles, leur réservant humiliations et tortures. Un joyeux merdier mélangeant haine du prolétariat (qui n’existait pas au temps desdites sorcières mais on comprend l’idée, tiers état, plèbe tout ça) et bon gros sexisme des familles.

D’autres encore s’étaient proclamées faiseuses de vie et aidaient leurs paires à accoucher ; elles étaient les premières gynécologues et sages-femmes : la toute première était grecque et on lui doit de nombreux éclaircissements sur cette espèce de méandre flippant qu’on a flanqué entre les jambes des meufs. Les « sorcières » ont poursuivi son travail mais étaient toisées par l’œil inquiet de la morale : quelles idées pouvaient-elles bien avoir derrière la tête pour gérer l’acte le plus féminin qui soit entre femmes ? Comprenaient-elles seulement l’affaire ? Et parjure suprême ! pourquoi tentaient-elles de limiter la souffrance quand enfanter dans la douleur est signe de résilience ?  Cette bonne vieille morale a repris du service – on se demandait bien ce qu’elle foutait celle-là, pour replacer les hommes en gestionnaires accompagnés de techniques bien nauséabondes affublées d’une déshumanisation de la femme accouchant pour surtout honorer Eve et son châtiment divin.

Les sorcières, vampirisées et dénigrées à travers les siècles étaient pourtant parmi les premières à pratiquer une médecine collaborative qui prenait en compte l’avis et la spécificité du malade et l’encourageait à écouter et connaître son propre corps (nom de dieu, ne pas être écœurée par ses entrailles quelle folie blasphématoire !) ; médecine dont les hommes se sont emparés, car conférant potentiellement trop de pouvoir à certaines femmes, pour en faire une sphère opaque et verticale cantonnant les patientes à l’incertitude et à l’ignorance de leur propre corps. La chasse aux sorcières serait ainsi un exemple de plus de la volonté de reléguer les femmes à des rôles sociaux secondaires, même quand elles sont l’objet d’étude central.

Source 
Sorcières, sages-femmes et infirmières, une histoire de femmes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English

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