Les étrangers

Il était assis, là, devant moi. J’avais peine à le reconnaître. Comme deux étrangers qui se rencontrent pour la première fois, nos retrouvailles n’en étaient pas vraiment. Parti trop vite et bien trop longtemps, il m’était impossible de trouver les bons mots maintenant que je me retrouvais face à lui. Même son visage me semblait étranger. Et pourtant, j’aurais pu le reconnaître entre mille, s’il s’était perdu au milieu de milliers d’inconnus. Il me regardait fixement, comme s’il cherchait à entrevoir quelque chose chez moi qui lui permettrait de trouver un point de départ dans notre discussion, encore inexistante. J’éprouvais le besoin de mettre un terme à ce silence, tant d’émotions me bouleversaient mais je ne laissais rien paraître. C’était à lui de faire ce premier pas si difficile, après quinze années sans nouvelles. Mais il restait là, à ne savoir quoi faire ni quoi me dire. Le dialogue avait été rompu depuis si longtemps et nous nous retrouvions là, comme deux adolescents dont la fierté était bien trop grande pour s’exprimer le premier.

Enfin, l’un de nous deux mis un terme à cette ambiance pesante : ce fut lui. Il s’approchait de moi et posait sa main sur la mienne. Je ressentis un réel soulagement, comme si tout autour de moi retombait, après de longues minutes angoissantes qui semblaient s’allonger, plus le temps avançait. Alors je pris sur moi et traversais ce fossé qui nous avait séparé pendant ces quinze ans, quinze ans sans le moindre contact, pas même une lettre, un mot, un appel. Je lui demandais s’il allait bien, ce à quoi il répondit avec un hochement de tête. Je savais à quel point il était difficile pour lui d’échanger avec les autres, surtout lorsqu’il s’agissait de son entourage proche. Certes, « proche » n’était pas le mot le plus adapté pour qualifier notre relation. Ce serait même plutôt risible de la concevoir de cette manière.

Néanmoins, je sentais qu’il fallait que je fasse quelque chose, je devais renouer ce lien, un lien que n’importe qui concevrait comme naturel entre un frère et une sœur. Mais notre relation dépassait de loin les stéréotypes familiaux. Nous ne nous ressemblions pas, nous n’avions rien en commun et rien partagé, si ce n’est les liens du sang, la seule et unique raison qui le poussait à revenir vers moi aujourd’hui. S’il ne m’avait pas prévenue de sa venue, j’aurais pu le croiser et ne pas le reconnaître. J’avais fait ma vie et lui la sienne, chacun traçait son chemin, nouait de nouvelles amitiés, enchaînant les relations sans jamais évoquer l’existence de l’autre. C’était un fait, aucun de nous deux n’en parlait, comme si je n’avais jamais eu de frère et qu’il n’avait jamais eu de sœur. Nous nous étions pourtant habitués à cette situation, pour le moins étrange. J’étais ainsi à mille lieux de me douter qu’il reprendrait contact avec moi, lui, ce frère si distant, si introverti et incapable de paraître naturel en société. Il avait toujours eu du mal à s’exprimer, même avec moi. Je ne savais jamais ce qu’il avait en tête, ce qu’il pensait, ce qu’il ressentait. Je n’ai jamais su comment l’aborder et encore aujourd’hui, tout cela me dépassait.

Mais je ne pouvais me résigner à un hochement de tête de sa part, il me fallait bien plus que ça après tout ce temps. Nous étions de nouveau réunis, nous devions au moins essayer. Toutefois, j’avais cette impression soudaine qu’il s’agissait d’un effort insurmontable pour lui. Me parler, me raconter sa vie, ses déboires, ses péripéties, rien de tout cela ne semblait lui venir à l’esprit. Alors quoi, nous allions rester des inconnus pour le restant de nos jours, même après ces retrouvailles ? Je ne pouvais m’y résoudre, c’était au-dessus de mes forces. J’avais fait tant de compromis, il ne pouvait me laisser comme ça, face à mes doutes et mes questions qui, indéniablement, allaient rester sans réponses. Ces émotions que j’avais réprimées jusque là commencèrent à jaillir en moi, c’en était trop. Je me mis alors en quête de réponses et commençais à lui poser tout un tas de questions, allant de ses relations à ses projets, ses ambitions, ses échecs, ses amours, ses emmerdes. Je me foutais totalement de ses réponses, qu’elles soient fausses ou non, j’avais seulement besoin d’entendre sa voix, de l’entendre me parler, faire l’effort de s’adresser à moi au moins une fois dans sa vie. Je ne pouvais plus me retrouver dans cette situation d’il y a quinze ans, celle où il m’écoutait parler pendant des heures sans jamais me contredire. Je ressentais le besoin qu’il m’interrompt, qu’il m’envoie sur les roses, me dise ce qu’il pense, tout simplement. Ce frère si effacé, je n’arrivais plus à le supporter.

Cependant, je tentais de calmer mes maux, de peur qu’il ne se braque et finisse par partir. Encore une fois, ce fut moi, toujours moi, qui me préoccupais de l’autre. De cet inconnu que j’aurais pu oublier il y a bien des années. Mais j’éprouvais cette sensation de vide à l’intérieur, comme s’il manquait une partie de moi, quelque chose qui me permettrait de vivre plus sereinement et d’avancer, enfin. Nous étions frère et sœur, malgré tout.

Ainsi, ma rancœur mise de côté, je lui parlais de moi, de ma vie et de ce qu’il n’avait jamais connu. Il m’écoutait avec attention, sans jamais dire un mot, seul son regard indiquant sa présence. Pendant près d’une heure, j’allais et venais devant lui, parlant à tort et à travers. Je me dévoilais, ne laissais rien au hasard. Tout devait être dit, il devait me connaître par cœur. Cela lui aurait peut-être permis de se révéler à moi. Malheureusement, ce spectacle auquel je m’adonnais semblait vain. Tout cela ne mit pas un terme à son silence, toujours plus pesant. Cette situation m’était de plus en plus pénible. J’avais la douloureuse sensation qu’il m’échappait à nouveau. Rien ne semblait le retenir. Il était là et ailleurs à la fois. Il restait ce frère, devenu étranger. Et je demeurais cette sœur, stupide et naïve, gardant l’infime espoir de dépasser cette barrière qui nous séparait depuis toujours. Je ne savais plus comment réagir, quelle attitude avoir, comment obtenir des réponses de sa part. Plus rien ne laissait envisager que le dialogue puisse de nouveau s’instaurer, tout était perdu entre nous.

Une vague m’emplit, me soulevait le cœur. J’eus peine à respirer pendant un temps. Il n’avait pas la moindre idée de ce que j’étais en train de subir. Pas l’ombre d’un doute quant à mon bonheur de le revoir. Mais ce n’en était rien, je n’en étais pas plus heureuse.
Malheureuse d’être sa marionnette, celle qu’il affectionnait particulièrement depuis qu’il avait compris à quel point j’étais prête à tout pour lui. Tout en moi retombait dans un grand fracas inaudible. Le souffle coupé, je paniquais.

Puis, ce fut le résultat de tant d’années d’incertitude et d’errance à travers un monde où il n’existait plus : ma rancœur me rattrapait et cette colère fut irrésistiblement proche de jaillir et d’exploser en moi. Et elle explosa, provoquant le chaos de nos deux existences. Mes hurlements prenaient le dessus sur moi, plus rien n’était en mon pouvoir, je n’arrivais plus à me contrôler. Toutes ces choses pénibles que j’avais accumulées sortaient enfin, en un flot incessant d’injures et d’animosité à son encontre. J’eus le sentiment de tout perdre et de tout gagner à la fois, plus rien n’avait de sens et je continuais de proclamer haut et fort mon amertume. Ce goût amer me poursuivait inlassablement. Mon frère. Je le voyais se liquéfier, jamais il ne m’avait vue ainsi, aussi acerbe et âpre. Il était temps pour lui de comprendre. Cet étranger m’était aujourd’hui atrocement inconnu, plus insignifiant encore qu’une personne que j’aurais pu croiser un matin, dans les transports, dans la rue, au travail. J’en étais au point de le mépriser. De la rancœur, je passais à la haine. Mon corps tout entier refusait de faire un effort de plus, quelque chose s’était brisé et c’était irréparable. Pour de bon.

Ma colère pris fin lorsqu’il me prit la main une seconde fois, une dernière fois. Il me regardait avec une certaine plénitude. À ce moment précis, je compris que nos chemins se sépareraient à jamais et qu’il était temps de faire nos adieux. Nous étions tout simplement incompatibles, incapables de nous aimer, de nous comprendre, d’exprimer nos besoins, nos désirs. Comme deux individus appartenant à deux mondes bien différents, aux antipodes du cercle familial qui aurait dû nous unir, quoi qu’il arrive. Un soulagement profond parcourait mes membres, je me mis à trembler et passait d’une mine grave à celle d’une petite fille ébahie, étourdie par le monde des adultes et ses complexités.
Tout semblait s’éclaircir autour de moi. Je n’avais plus à me soucier de cet homme, seulement à m’autoriser ce bonheur qui m’était destiné depuis si longtemps et qui me paraissait si lointain, dans mes souvenirs.

Il se levait et me lançait son ultime regard. L’étranger partit, me laissant seule sur les marches de notre rencontre. Je restais là de longues minutes, savourant ces instants précieux, cet épanouissement dont je jouissais à peine. C’était l’avènement d’une nouvelle vie, le début d’un nouveau chapitre : je devenais fille unique.

Carolube

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