Durant l’évolution de la bande dessinée, de nombreuses œuvres ont vu le jour dans le but de plaire à un public plutôt jeune, comme l’explique Thierry Groensteen,

« La bande dessinée, qui, en France, avait jusqu’à Christophe un lectorat adulte, va se trouver durablement confisquée – on peut dire ghettoïsée – par cette presse enfantine, au point que, dans l’esprit du public, s’installera l’idée qu’il s’agit d’un média par nature destiné à l’enfance. »

Cette catégorisation pouvait alors être pertinente mais depuis l’émergence du roman graphique et les nombreuses nouveautés, cette étiquette semble trop étriquée et dépassée. Si la bande dessinée et l’enfance ont toujours entretenu un rapport étroit, il est pertinent de se demander comment fonctionne justement une œuvre qui met en scène l’enfance, mais prenant place dans une réalité qui peut s’avérer difficile et qui n’est habituellement pas réservé à un jeune public. L’œuvre de Michel Rabagliati, Paul au parc (paru en 2011 aux éditions La Pastèque), propose dans un mélange d’autobiographie et de fiction, l’histoire de Paul un enfant d’une dizaine d’années qui s’apprête à vivre l’une des plus grandes expériences de son enfance : son premier camp scout. Il connaîtra aussi malheureusement le choc d’un accident de voiture qui fauchera tous ses camarades. L’enfance heureuse de ce jeune Québécois, ses premières découvertes sur la bande dessinée, ses premiers sentiments amoureux aussi s’avèrent en décalage avec l’ambiance explosive orchestrée par le Front de Libération du Québec (FLQ). Paul devra faire face aux désagréments de la vie quotidienne mais aussi au deuil.

L’enfance est aussi une question centrale dans la construction du récit de Fun Home d’Alison Bechdel (paru en 2006 aux éditions Houghton Mifflin). En effet l’autrice revient sur son enfance dans la maison funéraire familiale et sur la découverte de sa sexualité et de quelques secrets de famille. Ces explorations se feront à la suite du décès de son père, ce père qui a, semble t-il, joué un rôle plus que fondamental dans les questionnements d’Alison. Sous un autre angle que celui de Rabagliati, Bechdel explore avec son point de vue d’adulte l’enfant qu’elle était. C’est donc avec une certaine honnêteté et une description parfois rude qu’elle dépeint les méandres de son enfance. Ces œuvres nous interrogent alors sur la manière de représenter une vision non aseptisée de l’enfance dans un médium qui a pourtant toujours été considéré comme un genre enfantin.

L’impact du deuil dans l’enfance

Les personnages des deux œuvres vont connaître des événements tragiques qui les bouleverseront. C’est le cas avec l’accident de voiture dans lequel vont périr les amis et le chef scout de Paul, annoncé subtilement dans les toutes premières pages de l’œuvre. C’est une façon de le dire en douceur, de laisser un doute s’immiscer, on ne comprend pas forcément tout de suite. L’annonce de l’accident à la fin de l’œuvre est quant à elle brutale.  Cela est amplifié par le fait que nous voyons d’abord une scène joyeuse dans la voiture où tout le monde chante puis le visage terrifié du chef scout et celui surpris des enfants. Les phrases courtes qui se succèdent à travers les cases donnent le sentiment d’un couperet qui va tomber jusqu’à la phrase finale « ils sont morts sur le coup, tous les six ». Le dessin qui suit est saisissant et montre le crash. On voit les débris, les affaires d’enfants et cette fumée noire qui s’invite dans la page. Tout ce récit est violent car en totale rupture avec l’innocence de l’enfance de Paul jusque là racontée.

L’ambiance est totalement différente pour Alison Bechdel, elle raconte en effet que ses parents ont repris l’affaire familiale qui n’est rien d’autre qu’un salon funéraire (ce fameux « Fun Home »). Elle vit dans cette ambiance et côtoie la mort depuis son enfance et a donc par conséquent beaucoup de recul par rapport à cela. Elle raconte par exemple que l’endroit était un véritable terrain de jeu pour elle et ses frères, qu’ils s’amusaient à sentir les sels normalement destinés à réveiller les gens qui faisaient des malaises, et qu’ils dormaient même régulièrement dans la maison funéraire avec leur grand-mère. La mort fait donc partie de son quotidien. D’ailleurs de nombreuses études sur le rapport de l’enfant à la mort démontre que :

« La mort est pour l’enfant jeune un phénomène passager dont la notion d’irréversibilité et d’universalité n’est souvent pas acquise. Le recours à l’imaginaire est très présent et les jeunes enfants jouent naturellement avec la mort. »

L’annonce de la mort de son père est aussi déconcertante, elle semble d’abord sous le choc puis pleure mais très vite elle va devenir complètement insensible à cet évènement. C’est une réponse par l’absurde qui semble se jouer ici, une sorte de dissonance cognitive où elle-même explique qu’en grandissant dans une maison funéraire elle pensait être préparée à la mort mais que cela rend « la mort de son père encore plus incompréhensible ».

Les représentations de l’enfance face à la mort sont très différentes dans Fun Home et dans Paul au parc. D’un côté Alison Bechdel semble familière de cette ambiance, coutumière aussi d’une situation familiale pesante où la mort de son père va provoquer énormément de questions qui vont la hanter. De l’autre, Paul est un garçon innocent, à la vie légère et heureuse. La mort apparaît comme un événement marquant car inhabituel.

Il est évidemment nécessaire de se demander également quels impacts ces évènements auront dans la vie des protagonistes.

La vie et l’enfance de Paul est heureuse, « normal », il est aimé par ses parents, découvre ses premières passions (comme le dessin), s’épanouit avec les scouts. L’innocence fait partie intégrante de ce personnage. Cela est renforcé par son visage très enfantin, juvénile, aux traits simples et aux expressions joyeuses. L’accident est donc un tournant, il n’a pas vraiment connu de malheur auparavant. Paul en parle avec beaucoup de pudeur, il n’exprime pas ses sentiments de façon très développée mais l’on comprend qu’il est touché. En témoigne, son visage songeur à la fenêtre de la voiture, qui semble remarquer l’église, le lieu de l’enterrement. Le dessin est très sobre, il n’y a pas d’expression démesurée, on peut parler d’un deuil contenu.

Pour Alison Bechdel, ce n’est qu’après la mort de son père qu’elle va se mettre à réfléchir à tout cela, qu’elle pense à son absence. Son père a toujours voulu sauver les apparences, se faire passer pour quelqu’un qu’il n’est pas. Au début de l’œuvre, elle raconte ainsi les rénovations qui ont eu lieu dans la maison familiale. C’est un symbole parfait du comportement de son père : une obsession pour le paraître, il faut paraître riches alors qu’ils ne le sont pas. Elle raconte comment chaque meuble devait resplendir car il en allait de l’apparence que renvoyaient les Bechdel au monde extérieur. Elle raconte aussi comment il voulait paraître un mari et un père idéal en prenant des photos de famille, alors que la réalité était loin de s’y conformer. Les apparences volent en éclat et elle en apprend plus en même temps qu’elle grandit. Même sa mort semble être une mise en scène. Elle parle de ses livres, de ce qu’il admirait et pousse son raisonnement jusqu’à dire que son père s’est donné la mort de la façon dont il le souhaitait, en sauvant les apparences, en faisant paraître son suicide pour un accident. Dès son enfance elle soupçonne que tout ceci est une mise en scène mais il est difficile de mettre le doigt sur des preuves tangibles. La mort a, pour Alison Bechdel, une vocation à révéler des secrets qui étaient bien gardés, à étudier des comportements qu’elle a pris pour acquis mais qui n’étaient pas censés l’être. Ainsi le deuil soulève beaucoup de questions.

Les réactions divergent donc, que l’on s’intéresse à Paul ou à Alison Bechdel. Paul semble se concentrer plus sur les actions, sur ce qu’il s’est passé mais pas vraiment sur ses sentiments intérieurs, il reste très muet sur son ressenti. Au contraire, Alison Bechdel n’hésite pas, en plus du récit, à parler de ce qu’elle a pensé, senti, de se pencher sans détour sur ces événements et d’en révéler avec une grande sincérité les tournants. Cette différenciation peut s’expliquer par le genre des personnages, qui correspondent aux attendus stéréotypés : celui de ne pas parler de ses sentiments pour un garçon et à l’inverse celui de s’étendre dessus pour une fille.

Raconter une histoire collective à travers des destins individuels

Paul et Alison Bechdel sont les témoins d’autres histoires qui ne sont pas les leurs. Ils racontent à travers leur histoire personnelle une histoire collective.

Cet enchâssement de récits est présent dans Fun Home, quand Alison annonce à ses parents son homosexualité lorsqu’elle est à l’Université. Elle apprend par la même occasion que son père a eu des relations avec des hommes par le passé. Personne ne le savait, il y a eu un tabou autour de cela. Elle ne s’est pas douté de ces révélations pendant son enfance, l’adulte découvre ce que l’enfant a toujours ignoré. Ce contexte d’homophobie latente et de secrets est montré à de nombreuses reprises. Premièrement elle montre une page de dictionnaire où le mot « queer » n’est pas répertorié dans le sens de « communauté lgbt » qu’il a aujourd’hui. C’est une façon de montrer que même dans les ouvrages de référence, ce n’est pas quelque chose qui s’apprend, qui se dit. Son père a d’ailleurs beaucoup de mal à en parler, il ne l’a jamais évoqué de sa vie, sauf à demi-mot dans une de ses lettres. Assumer son orientation sexuelle n’est donc pas évident et le contexte qui rend cela difficile est très bien raconté.  La société et l’époque historique qui sont dépeintes ici le sont donc en subtilité, à la fois témoin d’une homophobie évidente pour l’époque et aussi d’un recul des protagonistes sur ces situations complexes.

Pour Paul, nous assistons aussi à une mise en parallèle entre son histoire et la grande Histoire, et plus précisément entre sa recherche de soi et la crise qui a lieu au Québec à propos de la question de l’indépendance. Le personnage de Daniel d’abord, qui va jouer un grand rôle dans l’enfance de Paul va être un grand frère, un mentor. Il est également très impliqué dans les actions du Front de Libération du Québec (FLQ), Paul est donc inévitablement « bercé » par cette histoire. Cela va avoir des répercussions dans sa vie quotidienne notamment lors de l’intervention de la police le jour de la représentation de théâtre où il joue. Des évènements qui le dépassent vont donc s’inviter dans sa vie alors qu’il ne l’a pas décidé, il est en quelque sorte victime du contexte. Il est également soumis à un discours radicalement différent chez ses parents, très remontés contre leurs actions. Il regarde ainsi l’actualité avec ses yeux d’enfant, tiraillé entre l’avis de sa famille et de son chef scout. Dans ces deux œuvres, Alison et Paul ne comprennent pas forcément ce qui se passe autour d’eux. L’enfant représente alors une sorte de naïveté.

Dans la même démarche de mêler la grande à la petite histoire, les protagonistes des deux œuvres racontent l’histoire de quelqu’un, d’eux-mêmes d’abord à travers l’autobiographie mais aussi d’autres personnes, qui eux n’ont pas pu le faire. Ces deux œuvres mettent ainsi en lumière des vies et des points de vue très différents. Paul essaye de retranscrire une expérience du point de vue de l’enfant, contée au présent. Alison Bechdel de son côté a un regard bien plus rétrospectif sur ce qu’il s’est passé, elle regarde l’enfant qu’elle était avec ses yeux d’adulte et en tire une signification.

S’éloigner de l’enfance, un rite initiatique

L’enfance est aussi synonyme d’évolution et de découvertes. Ainsi les deux personnages, de Fun

Home et de Paul au Parc, sont soumis à des rites de passages, à des nouveautés qui vont les aider à grandir.

Dans Paul au Parc, Paul va affronter de nouvelles expériences, celle d’entrer chez les scouts. L’entrée est une véritable cérémonie avec des codes, des initiations. Cela sonne comme une étape pour avancer et pour grandir. La cérémonie d’entrée fait d’ailleurs penser à un baptême. Il y a vraiment une convivialité et une fraternité qui transparaissent de cette expérience que l’on imagine marquante. Il découvre aussi à ce moment là sa vocation pour le dessin et pour la bande dessinée.

Concernant Fun Home, c’est évidemment une période où Alison Bechdel découvre sa sexualité, son homosexualité. Elle en parle lorsqu’elle explique « Je découvris à dix-neuf ans que j’étais lesbienne d’une façon conforme à mon éducation livresque ». Elle explique qu’elle lit énormément de livres, qu’elle assiste à des réunions, cela représente une véritable nouveauté même si finalement il s’agissait d’une intuition depuis longtemps. Cette libération arrive en même temps que les révélations sur l’homosexualité de son père, il y a donc beaucoup de chamboulements. Ce moment entre l’enfance et l’adolescence est une période charnière pour elle. Dans son enfance elle développe aussi des troubles du comportement qui la poussent à gesticuler d’une certaine façon avant de rentrer dans une pièce ou de noter certaines choses compulsivement dans son carnet. Elle découvre également son corps avec la masturbation. Ainsi nous pouvons voir que cette période fut riche en découvertes pour l’enfant d’abord puis pour l’adolescente/jeune adulte par la suite.

Pour les deux personnages, des découvertes plus intimes se font. Pour Paul, cela se fait dans le cadre d’un collectif, d’un groupe, à savoir les scouts. Pour Alison Bechdel, cela se fait lorsqu’elle quitte le carcan familial et s’en va à l’Université. C’est l’éloignement avec l’environnement rassurant, familier, qui pousse les protagonistes à sortir de leur zone de confort et à faire face à de nouvelles problématiques.

La figure du père

Dans les deux œuvres, les pères ont toujours un rôle important et surtout fondateur. Que ce soit un père symbolique ou biologique, les protagonistes se construisent en miroir ou en opposition à lui.

Pour Paul, la présence de Daniel, l’un des chefs scouts, joue un rôle décisif. En effet il va l’accompagner durant tous ses séjours et beaucoup le rassurer, notamment lors de la nuit qu’il passe seul en forêt. Il fait figure de père symbolique, voire de grand frère mais surtout de protecteur pour Paul. Tous les chefs scouts le sont d’ailleurs un peu, à l’instar de Raymond qui lui apprend à jouer de la guitare. Paul est comme accueilli par une nouvelle famille.

Pour Alison Bechdel, le père est central dans sa construction. C’est un personnage qui la torture, dont elle veut se faire aimer même s’il l’agace profondément. Elle cherche sans cesse de l’affection, elle explique par exemple :

« Si nous ne pouvions pas critiquer mon père, lui montrer de l’affection était une entreprise encore plus risquée. Ayant peu d’entrainement, je réussis simplement à lui prendre la main et à lui effleurer les doigts… Comme s’il était un évêque ou une femme du monde, avant de quitter la chambre, terriblement embarrassée ».

C’est finalement sur lui qu’est centrée toute l’œuvre, la mère n’est qu’un personnage secondaire (du moins dans ce tome). C’est donc une relation complexe qui unit Alison Bechdel et son père, cette relation va la hanter mais aussi dans un certain sens, la faire grandir.

Dans Fun Home et Paul au parc, l’évocation de l’enfance et même de l’adolescence montre différents visages. Les protagonistes de chacune des œuvres vivent dans des contextes très différents, que ce soit du point de vue de l’époque, du pays, de la famille ou même de leur genre. Nous pouvons donc penser que ces différences de vécues sont liées à tous ces facteurs déterminants. Il est aussi important de noter que l’auteur.e a mis en lumière certains aspects de l’enfance avec des partis pris intéressants. Les grandes étapes qu’ils ont vécues, comme le deuil, les rites de passages ou les situations liées au contexte historique sont autant de thèmes inhérents à l’enfance. Le choix de les représenter dans un médium à la base considéré comme « enfantin » formule un double enjeu : celui de replacer la bande dessinée comme œuvre destinée à tout âge et celui de remettre en question des thématiques graves appliquées à l’enfance et donc de les repenser.

 

Doé

 

BIBLIOGRAPHIE

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