A l’approche des élections présidentielles de 2017, toute personne ayant le droit de vote se demande pour qui elle va voter. Néanmoins, face à un climat de doutes et de rejet des politiques, nous sommes en proie à un dilemme d’ordre moral. Certains d’entre nous seront contraints d’aller voter pour des personnes en qui ils ne croient pas, par dépit, ou tout simplement ne plus voter pour un candidat mais voter utile, c’est-à-dire contre un autre.

Devant des choix qui ne nous correspondent pas, le nombre d’abstentionnistes augmente de plus en plus, notamment chez les jeunes. Aux dernières législatives, 44% des français ont préféré s’abstenir au deuxième tour. Beaucoup de préjugés se forment autour de cette pratique, le plus répandu étant que les abstentionnistes ne s’intéressent pas à la politique. Voter étant à la fois un droit et un devoir, j’ai essayé de comprendre pourquoi certaines personnes s’abstiennent en des temps si troublés.

Je vous laisse donc découvrir le témoignage de Maxence, 24 ans, sortant d’un master de relations internationales et effectuant actuellement un volontariat en service civique dans une association d’éducation populaire (1) :

Quel message veux-tu faire passer par ton abstentionnisme ?

Je n’ai pas de message spécifique à faire passer en étant dans l’abstention, on me demande de choisir de voter ou de ne pas voter ; j’ai choisi de ne pas voter, j’ai choisi de ne pas choisir.

Depuis combien de temps as-tu choisi de t’abstenir ?

Juste après 2012, quand j’ai commencé à réfléchir à la politique au-delà de la politique pragmatique de ce qu’il se passe sur le terrain et dans les institutions. En d’autres termes, depuis que j’ai commencé à avoir une réflexion au niveau de la philosophie politique.

Qu’est-ce qui t’a décidé ?

C’est surtout le parti du livre Principe du gouvernement représentatif de Bernard Manin que j’ai lu en licence 3 de Sciences politiques. Il pose les bases de la démocratie représentative et en explique le fonctionnement. Ça m’a questionné sur le principe de l’élection et son lien avec les personnes. Le livre tourne notamment autour des idées de mandats impératifs (2), de mandats révocables (3) et de transparence, qui pourraient être des conditions applicables aux élus. À partir de là, j’ai commencé à réfléchir sur le principe même de l’élection et du scrutin. J’en suis arrivé à la conclusion que je nourrissais trop le système institutionnel dans le cadre de certaines élections. Je n’ai pas envie d’y participer parce que je ne suis pas d’accord sur la manière dont elles sont instituées. Après, ce n’est pas valable pour toutes les élections.  Il y a des élections pour lesquelles je pourrais voter, éventuellement. Par exemple les référendums ou les consultations citoyennes.

Ton abstention ne résulte pas d’un désintérêt pour la politique. La définis-tu plus comme un acte contestataire à propos de ce qu’il se passe dans l’horizon politique actuel ?

C’est le problème de l’abstention. Il n’y a pas d’étude sociologique là-dessus mais beaucoup de personnes s’abstiennent par désintérêt, par sentiment de ne pas être concerné ou de ne pas être compétent et du coup, ils n’ont pas envie de donner leur avis. Mais pour une partie d’entre eux, l’abstention est une action militante. Pour moi, c’est plus venu en lisant et en me cultivant. Plus j’ai été cultivé dans la vie, plus j’ai tendu vers l’abstention.

Au vu des élections de 2017, il y a de nombreux mouvements abstentionnistes qui se soulèvent car le peuple français ne se reconnaît plus dans les candidats aux présidentielles. Ces mouvements veulent mettre en place des listes de personnes s’abstenant dans le but de faire reconnaître cette pratique. Qu’en penses-tu ?

La question de la reconnaissance de l’abstention en soi n’est pas une solution. J’ai envie que l’abstention soit valorisée et qu’on en parle plus dans les médias, que les chiffres soient plus précis et que ce soit comptabilisé. Si on reconnaissait l’abstention – ou le vote blanc -, on arriverait à un schéma où elle arriverait en tête. C’est bien, les candidats derrière ne sont pas élus mais on n’apporterait aucune solution. Cette question est une fausse question. C’est vraiment la structure même du processus électoral qui doit être revu. Qu’on reconnaisse l’abstention ou pas, ça n’a pas d’importance. Par contre, qu’on écoute les abstentionnistes militants qui ont quelque chose à dire et qui veulent réformer le système institutionnel, ça c’est important.

Quel impact penses-tu que l’abstentionnisme peut avoir alors qu’il signifie se retirer volontairement du système démocratique ? Qu’est-ce que l’abstentionniste militant propose comme solutions ?

Je fais de l’éducation populaire tous les jours. Je suis plutôt engagé et j’arrive à payer mon loyer avec mon engagement en plus de ça. Pour moi, le changement il passe par les actes, par le comportement, par la transmission de connaissances et de savoirs. Quand tu votes, tu nourris la légitimité des élites politiques qui sont à la tête des gouvernements. C’est un système qu’eux-mêmes ont institué, qui leur est favorable et qui les maintient en haut.

Penses-tu que s’il y avait un personnage politique intéressant, tu t’abstiendrais toujours ?

Ca dépend de ce qu’il propose, de comment il en est arrivé là. S’il y a un candidat issu de la société civile, plébiscité à la base et évalué plutôt qu’élu ; quelqu’un qui est arrivé au pouvoir de manière légitime et qui défend un projet collectif, une rhétorique plus proche du peuple, là je me poserai la question. D’ailleurs, j’ai pris ma carte électorale parce que peut-être que si Charlotte Marchandise (candidate désignée par la primaire citoyenne) fait 500 signatures, je pourrais aller voter ; parce qu’elle défend une vision de la société qui est la mienne. Partant de ce principe-là, je peux concevoir que mon vote peut avoir quelque chose d’intéressant et retranscrit réellement mon idée.

En 2002, lorsque Jean-Marie Lepen est passé au deuxième tour, beaucoup de monde est allé voter, non pas pour Chirac mais contre Le Pen. Il est possible que l’on se retrouve dans la même situation en 2017, au vu de la montée du Front National dans les sondages. Si c’est le cas, iras-tu voter contre Marine Le Pen ?

Ça n’a aucun sens pour moi d’aller voter contre Marine Le Pen. Je ne vois pas comment je pourrais un jour aller voter UMP ou PS alors que ça fait depuis 1958 qu’on n’avance pas avec ces gens. Au début il y a eu des progrès, qui ont été faits progressivement, mais là ça fait 70 ans qu’on repose sur les mêmes institutions qui sont quasiment immuables et qui ne bougent jamais en structure. Je ne vais pas aller m’amuser à voter pour des candidats que je légitimerai alors que c’est exactement ce que je rejette ; ce serait en totale contradiction avec tout ce que je pense.

En t’abstenant dans ce genre de cas, tu n’aurais pas l’impression de cautionner si le Front National est élu ?

C’est ceux qui vont voter qui cautionnent ça. Moi, en n’allant pas voter, je ne cautionne pas le système électoral. Tous les gens qui vont voter, y compris ceux qui votent blanc, cautionnent le système électoral. Ils auront plus de part de responsabilité dans l’élection du Front National que moi.

Si tu ne cautionnes pas le système électoral actuel, qu’est-ce que tu proposerais à la place ?

Une société citoyenne où on aurait un rapport au pouvoir différent, où le rapport à l’argent serait différent. Il y aurait un plafonnement général des revenus, qu’on ne se retrouve pas avec des gens au parlement qui vivent complètement déconnectés de la réalité alors que c’est eux qui sont amenés à prendre des décisions pour nous. On aurait des experts à chaque secteur clé de la société. Et revenir, dans une certaine mesure, pour certaines institutions, au tirage au sort, ne me paraît pas absurde. La cour d’assises est une des institutions qui fonctionne le mieux et elle est basée sur le tirage au sort.
Je ne suis pas là pour imposer ma vision du monde mais que ce soit celle du peuple qui s’impose d’elle-même. Je veux qu’on ait une assemblée constituante, que la constitution ne soit pas établie par Charles de Gaulle. Je veux que le modèle de rapports aux pouvoir qui nous régit soit issu de la réflexion de la population, soit par un système de référendum, de consultation citoyenne ou d’assemblée constituante tirée au sort. Parce qu’aujourd’hui, à quel moment as-tu accepté le scrutin uninominal majoritaire à deux tours ? À quel moment as-tu été consulté pour savoir si le scrutin tel qu’il est aujourd’hui te convient comme modèle pour les régionales, municipales, générales ? À aucun moment, on te l’a imposé.

« Des conquêtes on en a fait, le droit de vote est une conquête sur le chemin de la démocratie mais des conquêtes il faut en faire des nouvelles ! » disait Alain Badiou.

Aujourd’hui ça fait 70 ans qu’on fonctionne sur les mêmes bases, sur les mêmes piliers institutionnels et c’est toujours nous, le peuple, qui soutenons ceux qui sont assis sur ces mêmes piliers. Pour moi, il est temps de faire des nouvelles conquêtes et de tester d’autres choses. C’est le peuple qui doit décider quelles sont les institutions auxquelles il doit être soumis. Pour moi, aller voter c’est subir des institutions qu’on nous a imposées et sur lesquelles le peuple n’a jamais été réellement consulté.

Tu comptes faire des actes militants pour 2017 ou juste t’abstenir ?

Faire des actes militants oui. Mon association va organiser des porteurs de paroles (4) sur les élections de 2017 auxquels je vais participer.

Un autre truc qui me tiendrait à cœur, si les forces de l’ordre me le permettent, c’est aller m’assoir dans les bureaux de vote et discuter avec les gens de l’abstention mais je ne suis pas sûr d’avoir la patience et la force psychologique de passer 10 heures à discuter avec des gens qui seront fermement convaincus que je suis un con et que je ne réfléchis à rien. Si ça ne se fait pas, je passerai mon dimanche comme un dimanche habituel. Honnêtement, les élections ça ne va pas me perturber, même le résultat au deuxième tour. Évidemment, je serai devant ma télé pour savoir qui a gagné mais je ne serai pas là avec des gouttes qui me dégoulinent du front.

***

Avant de rencontrer Maxence, j’étais dubitative face à l’abstention. Il ne m’a toujours pas fait changer d’avis. À vrai dire, je compte fermement aller voter aux présidentielles. Le vote est une question complexe, qui fait beaucoup de bruit mais peu de personnes s’interrogent réellement sur la question. Certains vont voter pour des candidats car leur nom les font rire, d’autres ont juste la flemme d’aller jusqu’aux bureaux de vote ces dimanches-là. Pourtant, le vote est quelque chose d’important. Nous nous sommes battus pour l’avoir, pour prendre part à notre démocratie et c’est avant tout un moyen de choisir qui l’on mandate pour diriger l’Etat dans lequel nous vivons. Encore plus lorsqu’il s’agit des présidentielles qui vont orienter la politique intérieure et extérieure du pays durant les cinq années à venir. Le droit de vote n’est pas simplement un droit, c’est aussi un devoir. En 1944, les femmes se sont battues bec et ongles pour l’obtenir et aujourd’hui nous avons trop tendance à oublier l’importance que peut avoir un bout de papier déposé dans une urne. Face au désastre politique actuel, certains répondent par l’abstention. Leur point de vue est intéressant, je les comprends. Mais un jour, j’ai lu dans le livre Inferno de Dan BROWN que :

« Les endroits les plus sombres des enfers sont réservés aux indécis qui restent neutres en temps de crise morale »

Il s’avère que je suis plutôt d’accord avec cette affirmation. Voter veut dire être citoyen. Voter veut dire exprimer son opinion et choisir. Choisir la société dans laquelle nous voulons vivre. Même si aucun candidat ne me satisfait à l’heure actuelle, je n’en dormirais plus la nuit si le Front National passait, parce que tous ces électeurs prennent la peine de venir défendre leur opinion en votant. Même si les choix qui s’offrent à nous ne sont pas des plus inspirants, il est nécessaire que l’on s’exprime sur la question.

Maintenant, c’est à vous de choisir dans quel camp vous vous rangez pour 2017. Alors, abstentionniste ou votant ?

Sergente Garcia

Merci à B. SANCHEZ pour les dessins.

Notes :

(1) Education populaire : cela correspond à tous les moyens d’apprentissage que l’on trouve au travers des activités extrascolaires (par exemple dans les MJC, dans les associations sportives ou non etc).
(2) Mandat impératif : pouvoir déléguer à une personne ou à une organisation désignée afin de mener une action prédéfinie et selon des modalités précises auxquelles elle ne peut déroger.
(3) Mandat révocable : pouvoir mettre fin au mandat d’un élu s’il est avéré qu’il n’exerce pas ses fonctions correctement.
(4) Porteur de parole : consiste à afficher une question dans la rue pour susciter le débat. C’est-à-dire que les passants s’arrêtent et s’expriment sur la question posée. Ensuite, s’ils sont d’accord, ils notent leur réponse et réflexion sur la question, pour qu’elle soit affichée à côté de la question. Les personnes s’arrêtant par la suite peuvent venir discuter et lire les témoignages des autres.

Sources :

https://www.francebleu.fr/infos/politique/elections-france-abstention-vote-en-hausse-1467616767

http://www.toupie.org/Dictionnaire/Mandat_imperatif.htm