Rencontre avec Thomas Chazelle, qui a fondé l’association l’APSU, autrement appelé Association pour la Psychologie Scientifique à l’Université (mais on va pas se mentir c’est plus long), et qui a pour but de promouvoir l’étude d’une psychologie vraiment scientifique à l’Université, ainsi que le développement d’une pensée critique.

 

Bonjour Thomas ! Pourrais-tu nous présenter ton association rapidement et nous expliquer pourquoi tu as décidé de te lancer dans un tel projet ?

Bonjour ! Alors au départ, je ne comptais pas du tout me lancer dans la création d’une association. Je suis étudiant en psychologie, et j’ai constaté que dans certaines facs, les cours ne s’embêtent pas à fournir des preuves de ce qu’ils avancent. Des fois, c’est totalement délirant : j’ai par exemple entendu que la dyslexie, c’était l’enfant qui lit mal, et donc qui avait un problème avec le lit parental (la “scène primitive”, diraient les initiés). Ou encore, la phobie des araignées serait due à un problème avec le père (le père velu, comme les pattes de l’araignée…). Alors j’ai voulu rejoindre une association pour leur demander des comptes, des preuves solides. Mais je n’ai pas trouvé d’association dans le genre, alors avec des étudiants un peu partout en France, on a fondé l’APSU. L’association est ouverte à tout le monde.

 

As tu rencontré des oppositions à cette initiative ?

Ça peut paraître étonnant, mais oui ! On pourrait se dire que c’est assez consensuel, comme proposition : baser la psychologie sur des preuves. Mais certaines disciplines refusent de se laisser remettre en question, dans une dérive plutôt dogmatique. Alors quand les personnes refusent le débat, ça fait vite des étincelles… Je le comprends, d’une certaine manière : une théorie psychologique, c’est une manière de comprendre le monde qui nous entoure, et c’est difficile d’avouer “bon, les preuves me donnent tort, donc je change d’avis”. C’est difficile, mais c’est la base d’une démarche scientifique : accepter d’être remis en question. Et c’est sans parler des attaques sur la personne : en tant qu’étudiant, on manque parfois de légitimité… Et pourtant, l’association compte parmi ses membres des chercheurs, des psychologues et des professeurs d’université. Des soutiens solides.

 

Peux-tu nous expliquer ce qu’est exactement la psychanalyse ?

Aucune définition ne va jamais satisfaire personne, mais je peux essayer quand même… Il faut bien distinguer la psychologie de la psychanalyse. La psychologie, c’est l’étude des processus mentaux. C’est (censé être…) une discipline scientifique. La psychanalyse, elle, n’a généralement pas la prétention d’être scientifique. C’est une discipline qui analyse les contenus manifestes (ce que l’on voit : comportements, paroles, pensées que déclarent avoir les gens…) comme provenant, inconsciemment, de contenus latents (pulsions, affects, représentations symboliques…) qui seraient rendus accessibles grâce à l’analyse. C’est une belle définition, mais derrière, il faut se rendre compte que l’analyse en question se base dans un courant théorique dominé par une poignée d’auteurs, et principalement Freud et Lacan, avec des idées qui non seulement ne sont pas vérifiés par des études scientifiques, mais, en plus, qui enferment la réflexion dans une stratégie “auto-immunisante” : si on les accepte, aucune situation ne les remettra en question. C’est ce que voient les lycéens en terminale générale : le Ça, le Moi, le Surmoi, la pulsion, le complexe d’Œdipe…

 

Quel est le problème de la psychanalyse ?

Déjà, il faut remarquer que la psychanalyse est loin d’être la seule approche en cause : beaucoup d’approches nouvelles, comme la “psychologie quantique” ou d’autres approches new age, proposent des concepts qui n’ont pas de base solide, ni empirique (au niveau des preuves observables), ni épistémologique (au niveau de la construction de la théorie). Déjà, les bases épistémologiques sont discutables, fondées sur les intuitions de quelques auteurs (sans remise en question rigoureuse), et souvent irréfutables. En science, c’est important de pouvoir rejeter une hypothèse en la testant ; en psychanalyse, c’est souvent impossible. À côté, une base empirique, ce serait par exemple que les thérapies psychanalytiques seraient plus efficaces qu’un simple rendez-vous ou que les autres psychothérapies ; selon un rapport très complet de l’Inserm (2004), les psychothérapies psychanalytiques ont peu ou pas d’effet sur la majeure partie des troubles étudiés dans ce document. D’autres analyses sont venues confirmer ces résultats depuis. Le pire dans cette affaire, c’est que des alternatives efficaces existent, par exemple comme les thérapies cognitives, comportementales et émotionnelles (TCCE). C’est pour ça que certains estiment qu’il est dangereux de former les futurs psychologues avec des thérapies qui n’ont pas fait leur preuve : face aux troubles mentaux, ils ne pourront pas utiliser les meilleures thérapies actuelles, alors même que le code de déontologie le leur impose. Certains invoquent la liberté de choix du thérapeute, mais ça ne nous viendrait même pas à l’esprit qu’on puisse laisser notre médecin choisir un traitement à notre place parce qu’il a une préférence pour un labo ou une couleur de gélule en particulier, sans preuves scientifiques. La métaphore est à peine exagérée. Les autistes et leurs familles, parmi tant d’autres patients, ont particulièrement souffert de ce genre de “thérapies”.

 

Quelle ampleur a aujourd’hui la psychanalyse à l’Université et en quoi est ce un problème ? Comment y remédier ?

Les cours de psychologie clinique et psychopathologie (les plus axés sur la pratique thérapeutique) sont presque entièrement axés sur la psychanalyse, dans certaines universités. Nous proposons non pas de “purger” l’université de la psychanalyse – qui n’est pas notre “ennemie” – mais d’imposer que dans toutes les formations, les étudiants puissent avoir accès à au moins une approche basée sur des preuves, reconnue dans le monde scientifique actuel. Ce qui est important également, c’est que tous les étudiants puissent avoir accès à une approche critique des approches théoriques et thérapeutiques qui leurs sont enseignées. Cela existe dans beaucoup de facs, mais sous une forme… originale, où ces cours sont la plupart du temps donnés par des enseignants qui soutiennent une des approches critiquées. Il faudrait que dans toutes les licences de psychologie, il y ait au moins une UE de critique des approches thérapeutiques, avec plusieurs intervenants issus de plusieurs disciplines, en annonçant clairement leur approche aux étudiants : chaque approche pourrait ainsi argumenter sur sa validité.

 

Faut il être étudiant.e en psychologie pour s’intéresser à ces sujets là ou l’association a pour vocation la vulgarisation ?

Même si on pourrait se dire que c’est un débat d’experts ou d’étudiants en psychologie, ce n’est pas le cas : la plupart des gens souffrent d’une pathologie mentale à un moment ou un autre de leur vie. Tous les milieux sont concernés. Une bonne formation va conditionner la qualité des prises en charge que les futurs psychologues mettront en œuvre. Les citoyens se sont beaucoup investis dans la question de la santé publique, mais la santé mentale est plus ou moins délaissée : il faut s’en saisir ! Alors, l’APSU essaie de faire le maximum pour parler de ce sujet à tout le monde avec un montant d’adhésion faible, et un de nos objectifs est de vulgariser l’approche scientifique. Pour l’instant, beaucoup de nos contenus requièrent un certain niveau en psychologie ou en méthode scientifique, mais j’aimerais qu’on puisse proposer des choses plus accessibles au grand public. Le problème, c’est de vulgariser sans dénaturer le propos, et c’est difficile en psychologie, qui est une discipline assez jargonnante, où une mince ligne de crête sépare les connaissances actuelles et un blabla sans aucun sens.

 

Ton propos est en lien avec une volonté de démarche scientifique en psychologie, de recul sur certaines informations. Aurais tu des conseils à donner pour appliquer cette démarche scientifique dans n’importe quel domaine ? (et notamment concernant la lecture des actualités).

Déjà, ne croyez pas la plupart des titres qui sonnent trop beaux pour être vrais : ils le sont probablement. Le filtre médiatique déforme largement les résultats scientifiques. Il faut toujours essayer de retourner à la source de l’information, l’étude qui a été publiée à l’origine. Mais attention : l’étude elle-même peut être sensationnaliste ! C’est lié au modèle économique actuel du monde de la recherche. En toute rigueur, il faut donc lire l’article, consulter ses références théoriques si on ne les connaît pas, lire sa méthode pour localiser les biais, comme un nombre insuffisant de participants, épier sa conclusion à la recherche d’exagérations ou d’extrapolations abusives, comparer l’article aux autres publications qui traitent du même sujet… Et plutôt que de faire tout ce travail vous-même, vous pouvez rejoindre un groupe de “scepticisme scientifique”, où les gens sont pleins de ressources. Contrairement aux apparences, ils ne sont pas sceptiques à propos de la science, mais ils utilisent la rigueur scientifique pour analyser les preuves, ce qui permet généralement de séparer le bon grain de l’ivraie. Malheureusement, on ne peut pas faire un avis solide sur un sujet en quelques minutes. Pour comprendre les enjeux, il faut souvent des heures de documentation ; pour bien les cerner, on parle en jours, semaines, mois, années, selon le sujet… Je ne peux que conseiller les vidéos de la chaîne Hygiène Mentale sur Youtube, qui est généralement d’excellent conseil. En résumé : retourner à la source originale, faire attention aux déformations et aux biais méthodologiques… et prendre son mal en patience.

 

 

Merci à Thomas pour son temps. Je vous invite à aller sur le site de l’association et de vous pencher sur ces questions. Elles ne sont pas réservées à un cercle d’Universitaires et de professionnel.les, elles nous concernent tous et toutes, car la santé mentale c’est important !

https://psychologiescientifique.org/

 

Doé