Anaïs Barbeau-Lavalette est une artiste multidisciplinaire qui s’est illustrée dans plusieurs domaines comme le cinéma (documentaires, fictions et même clips vidéos) ou la littérature et peut-être considérée plus généralement comme une militante politique. Née en 1979, la fille de Manon Barbeau et Philippe Lavalette a reçu de nombreux prix au regard de sa production très riche. Nous pouvons citer, entre autres, son film Le Ring, le documentaire Si j’avais un chapeau ou plus récemment son roman La femme qui fuit sorti en 2017.

Cette dernière œuvre justement, son troisième et dernier roman, est aussi l’une des plus personnelle pour l’autrice. En effet, elle nous narre l’histoire de sa grand-mère Suzanne Meloche, dans un genre mêlant fiction et récit biographique. Cette œuvre a connu un grand succès autant critique que populaire.

 

Après la mort de sa grand-mère, Anaïs Barbeau-Lavalette décide de revenir sur la vie de celle qui a abandonné sa mère à l’âge de 3 ans. Elle va découvrir alors les différentes étapes de la vie de Suzanne Meloche, ses amours, son œuvre, ses activités et mêle dans un mélange de fiction et de faits réels, la biographie de cette dernière.

La filiation entre deux générations

L’un des aspects qui est le plus développé dans La femme qui fuit est la filiation entre deux générations, celle d’Anaïs Barbeau-Lavalette et celle de Suzanne Meloche. Plus précisément c’est leur relation de petite-fille à grand-mère qui est très présente, et comment l’une a cherché à comprendre l’autre. Pour aborder cette recherche concernant les liens et les relations familiales, l’autrice a fait appel à une certaine circularité. Elle part en effet de la première rencontre entre elle et sa grand-mère (les premiers mots de l’œuvre sont « la première fois que tu m’as vue, j’avais une heure ») puis remonte jusqu’au moment de la mort de son aînée pour enfin repartir au tout début de sa vie. Ces récits enchâssés donnent à voir et à comprendre le processus de recherche et de réflexion qu’a effectué Anaïs Barbeau-Lavalette. Le choix d’une narration ultérieure permet finalement un retour aux origines, de comprendre comment d’une situation donnée, la vie a fait que la relation s’est déroulée comme elle s’est déroulée.

De nombreuses descriptions ont lieu tout au long du roman, permettant de mieux saisir les personnages, l’environnement. Ces descriptions sont autant extérieures qu’intérieures et nombreuses sont celles qui dépeignent les sentiments qui animent Suzanne Meloche. Les derniers moments de la vie de celle-ci sont particulièrement marquants.

Ces nombreuses descriptions nous laissent entrapercevoir l’intimité de Suzanne Meloche, alors que ce n’est pas elle qui raconte. Parfois perturbant, parfois intriguant, c’est ici que se distingue tout l’intérêt d’utiliser les faits réels ET la fiction. Ces scènes, certainement imaginées par Anaïs Barbeau Lavalette, montrent sa grand-mère sous un jour différent, avec une identité propre, une humanité. La fiction permet donc de transformer la relation qu’entretiennent petite fille et grand-mère, en pensant une réalité qui plait et qui façonne un imaginaire.

Durant toute la lecture de La femme qui fuit, nous pouvons remarquer également le point de vue narratif qui est donc celui de l’autrice, Anaïs Barbeau-Lavalette, mais aussi l’adresse qu’elle utilise pour parler à/de sa grand-mère. L’utilisation de la deuxième personne du singulier « tu » est présente pendant toute l’œuvre. Ce « tu » est bienveillant et non pas vindicatif, il n’est pas agressif ou revanchard. Il apprend à s’adoucir au fil des pages et montre une certaine acclimatation. Finalement le lecteur est comme la narratrice, en train de s’habituer à la présence de Suzanne Meloche, voire même de l’apprécier. Cet usage permet donc réellement de cerner un lien qui commence à se tisser entre la petite fille et sa grand-mère.

Le témoignage

Dans La femme qui fuit, nous pouvons déceler une volonté de rendre compte d’une existence, celle d’une femme, d’une époque, d’une façon de vivre, une sorte de témoignage en somme. Le témoignage pourrait se définir comme le « fait de témoigner; [une] déclaration qui confirme la véracité de ce que l’on a vu, entendu, perçu, vécu ». Ici cette interprétation semble trop rigide lorsque l’on connaît les intentions, qui ne sont pas une exigence de véracité, de l’autrice. Ainsi cela correspondrait plus à une « manifestation des sentiments que l’on éprouve » dans le cas présent. Cette volonté de témoigner est nuancée par l’utilisation de la fiction qui accompagne la vérité d’autres faits. Cette ambivalence repose sur la place de l’écrivain. En effet,

L’écrivain est celui qui existe ou a existé, en chair et en os, dans notre monde. Le narrateur est celui qui semble raconter l’histoire à l’intérieur du livre mais n’existe qu’en mots dans le texte. Il constitue, en quelque sorte, un énonciateur interne. Cette distinction fonde en grande partie la liberté de l’écrivain. Elle permet de comprendre qu’un même auteur puisse écrire un roman en choisissant un narrateur homme ou femme, passé, présent ou futur…

La volonté du témoignage peut donc être en adéquation avec une fictionnalisation de certains faits. Le récit est également entrecoupé de citations,

« Suzanne Meloche fut la première femme à se livrer à une écriture automatiste, à des recherches phonétiques non éloignées de celle de Gauvreau.» FRANÇOIS-MARC GAGNON, Chroniques du mouvement automatiste québécois 

 

Ces citations, souvent en miroir avec le texte, sont revendicatives, ironiques ou tout simplement informatives en rapport avec un contexte historique plus large. Ce procédé de paratextualité permet d’ajouter une innovation au témoignage, une complexité aussi car il y a plusieurs niveaux de lecture ainsi que des ruptures de ton.

La force du rôle de témoin dans La femme qui fuit est aussi la transmission de l’atmosphère d’une époque, d’une façon de vivre et de se comporter. C’est avec précision que sont rapportées les façons de parler, de marcher, de se mouvoir des personnages. C’est cela qu’a tiré Anaïs Barbeau-Lavalette de ses entretiens avec des témoins. Cette imagerie correspond à la théorie de « l’effet de réel » qui veut que la description serve uniquement à palper l’ambiance et l’atmosphère d’un moment, sans servir un ressort narratif. Ces précisions nous rapprochent des personnages, de leurs sentiments. Cela nourrit l’effet de témoignage et toute l’ambiance qui est mise en place dans La femme qui fuit.

 

L’absence et la fuite

 

Un des thèmes centraux dans La femme qui fuit est l’absence et la fuite, comme l’indique d’ailleurs le titre lui-même. Ce titre, au présent, montre une immuabilité de la fuite, une constante. Cela indique donc dès le début l’état d’absence.

La scène de l’abandon des enfants est centrale dans l’œuvre, elle marque la fin d’une époque, le début d’une autre mais aussi le point de départ qui a motivé l’écriture de ce texte. A la minute où Suzanne Meloche laisse ses enfants elle est déjà seule, même plus accompagnée par Marcel, « le vent s’est levé, le champ de maïs s’incline. Tu attends l’autobus. Délestée. Vidée. Seule au milieu des rafales ». Les enfants du refus global, les enfants des signataires donc, ont été les premiers à souffrir de ce départ, comme en témoigne le documentaire de Manon Barbeau, Les enfants du Refus Global. Evidemment nous comprenons qu’il s’agissait d’un mode de vie, qui sacrifiait le personnel pour le professionnel, qui a tout donné pour l’Art. Il est légitime de se demander si cette séparation est dû à un abandon ou à une fuite, car les deux n’ont pas du tout le même sens bien qu’ils partagent la même répercussion. Ce qui est marquant est également la responsabilité tout entière qui est mise sur la mère et son rôle au sein de la famille. À de nombreuses reprises, Suzanne se retrouve seule à charge de ses 2 enfants,

La formule est laide et convenue. Tu ne sais pas ce que ça veut dire, « les choses vont bien pour lui ». Tu sais que tu es à l’hôpital, avec son garçon sur la poitrine et sa fille qui dort à ses pieds. Tu sais l’odeur âcre de la soupe. Tu sais que tu aimerais pouvoir laver le sang sur tes cuisses pendant que le père veille sur eux 

Cette attitude, en opposition avec les envies de Suzanne Meloche, prend tout son sens dans une époque où les femmes avaient encore un rôle principalement domestique et étaient surtout considérées pour leur rôle de mère. Il peut néanmoins être étonnant de lire que dans un mouvement artistique qui se veut libertaire, progressiste, la place des femmes ne passe finalement qu’au second plan. Anaïs Barbeau-Lavalette, sans excuser, donne à comprendre la situation d’une femme, prise dans un carcan, qui va décider de fuir. Finalement le confort de Suzanne Meloche passe par le fait de se sentir étrangère à un endroit, là où on ne l’attend pas. L’absence et la fuite, plus même que de faire partie de son parcours, font partie intégrante de la personnalité de Suzanne Meloche.

 

Pour conclure, nous pouvons dire que l’œuvre d’Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, se caractérise par un brouillage, un flou sur les relations familiales, la définition traditionnelle du témoignage ou même les rapports entre attaches et absence. L’autrice ne prétend absolument pas à une véracité de tous les faits racontés. Dans ce sens le contrat de lecture est validé, nous lisons en connaissance de cause. Finalement la phrase « Debout devant la fenêtre, tu comptes les fientes des pigeons qui s’accumulent entre toi et dehors. Tu te dis que la vie est sale, et que c’est comme ça que tu l’aimes » semble une bonne synthèse de l’état d’esprit que nous avons en sortant de la lecture de La femme qui fuit, un constat que la vie n’est pas toujours simple mais que c’est ça qui fait la vie.

BIBLIOGRAPHIE

 

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Barbeau-Lavalette, Anaïs, La femme qui fuit, Montréal, Marchand de feuilles, « lettres contemporaines », 2017, 378 pages.

 

Reuter, Yves, Introduction à l’analyse du roman, Paris, Dunod, « Lettres supérieures », 1999, 175 pages.

 

Barthes, Roland, « L’effet de réel », Communications 11, no 1, 1968, p. 84-89, disponible sur : https://doi.org/10.3406/comm.1968.1158.

 

Barbeau Manon, Les enfants du Refus Global, 1998.

 

« L’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette à TLMEP pour son roman La femme qui fuit », disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=T5p7F8emNwA.

 

« La femme qui fuit, Barbeau-Lavalette », Radio-Canada, disponible sur : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/809873/anais-barbeau-lavalette-prix-france-quebec-la-femme-qui-fuit (consulté le 25 octobre 2017)

Cloutier, Mario, « Anaïs Barbeau-Lavalette : le fantôme de la liberté », La Presse [en ligne], 2015, disponible sur : http://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201509/18/01-4901805-anais-barbeau-lavalette-le-fantome-de-la-liberte.php (consulté le 25 octobre 2017)

 

 

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