La France a obtenu les Jeux Olympiques (JO) de 2024. Le but est désormais de « doubler le nombre de médailles obtenues à Rio », a annoncé la ministre des sports, Laura Flessel. Les champions de demain sont en ce moment dans les collèges, lycées et universités de France et sont entraînés en vue des olympiades parisiennes.

 

En 2016, les JO ont passionné des milliards de téléspectateurs chaque jour devant leur poste. Près de 17 000 athlètes et membres de délégations ont fait le déplacement à Rio. Et en 2024, c’est à Paris que les athlètes s’affronteront, près de 100 ans après les dernières olympiades organisées en France. Des jeux qui doivent permettre le rayonnement mondial de la France à travers une démonstration de talents et de cohésion au sein de l’équipe de France. La France était revenue avec 42 médailles en 2016, Laura Flessel en espère 80 pour 2024.

Il faut donc créer une équipe française solide. En tant que pays hôte, la France a le privilège de pouvoir compter des athlètes dans presque toutes les disciplines. Le rugby fera également sa grande entrée dans les jeux en 2024. Une aubaine pour la France qui peut espérer obtenir ainsi de nombreuses médailles. Mais pour y parvenir, il faut tailler des athlètes pour chaque discipline. Et si le comité Paris 2024 a déjà prévu un budget de près de 7 milliards d’euros pour l’organisation de ces jeux, il faut également prévoir des moyens humains, financiers et infrastructurels supplémentaires pour former les jeunes sportifs.

C’est dans cette tâche qu’intervient le ministère des sports et ses partenaires. Le ministère indique un idéal et accorde les financements. Mais ce sont les fédérations qui édictent les règles pour chaque discipline et l’institut national du sport de l’expertise et de la performance (INSEP) qui constitue le lieu d’entrainement des athlètes sélectionnés en équipe de France. Mais avant d’atteindre l’INSEP, ou les sélections nationales, il y a un chemin à parcourir.

 

Le parcours d’un jeune sportif

 

Lorsqu’un enfant démontre des aptitudes dans le sport qu’il pratique, les entraîneurs de son club ou son professeur de sport peuvent lui conseiller des structures de sport-étude (souvent au lycée, mais parfois au collège). Il peut également en entendre parler par un camarade ou même via Internet. Mais il est essentiel pour une personne désirant être admise en sport-étude d’avoir auparavant obtenu des résultats lors de compétitions, pour se faire connaître.

Il faut ensuite prendre contact avec la structure pour postuler à des sélections. Les élèves sont choisis selon trois critères : la motivation, les résultats lors des compétitions mais aussi, les résultats scolaires. Lorsque l’élève est sélectionné, il doit ensuite subir une série de tests médicaux, qui, s’ils sont positifs, acteront son entrée en sport-étude. Il faut également trouver une place dans un internat, dans le cas où la structure est loin du domicile familial. Et s’il n’y en a pas, il faut trouver un logement près de l’établissement où il suivra ses cours.

Le parcours n’est pas terminé, il faut encore faire ses preuves. Le but étant de s’améliorer, obtenir toujours plus de résultats, notamment en compétition, pour gravir l’échelon supérieur. Ainsi, bien souvent, un sportif entre en pôle espoir, puis en pôle France où il est repéré pour intégrer l’INSEP. C’est ensuite à l’INSEP qu’il pourra espérer être remarqué pour intégrer l’équipe de France lors de tournois internationaux. Ceux-ci lui permettront d’engranger des points dans la course aux JO. La sélection est rude pour tous ces sportifs qui vivent les jeux comme l’aboutissement d’un parcours du combattant, mêlant privation, persévérance et entraînements intenses.

Cependant, en vue des jeux de 2024, le monde du sport semble nécessiter une réforme, et si dans le modèle français, c’est l’État qui dirige la politique sportive, les fédérations et le comité national olympique sportif français (CNOSF) veulent avoir leur mot à dire. Le Comité olympique bataille pour la création d’une structure destinée au haut niveau, un « haut conseil à la performance ». Mais dans cette course aux médailles il ne faut pas oublier l’essentiel, les acteurs qui œuvrent chaque jour au contact des sportifs et qui sont probablement les plus légitimes à proposer des réformes.

 

Reportage 

Immersion dans le quotidien de judokas en herbe

 

Jeudi, 18h30, le 23 Novembre, les adolescents du pôle espoir judo de Lyon (PEL) s’entrainent dans la Maison du judo, arrêt de métro Sans Souci. Après leur journée de cours au Lycée Lumière près de Vénissieux, les élèves deviennent sportifs le temps de deux cours de judo consécutifs.

 

Dans les esprits, sport-étude rime avec entraînements intensifs et infrastructures flambant neuves. Dans les faits, les institutions d’études sportives se contentent des moyens mis à leur disposition. À Lyon, les judokas disposent de la Maison du judo. En rentrant dans l’enceinte de la salle, un premier constat, il y fait froid, 15°C. Les jeunes judokas attendent leur entraîneur dans les gradins, emmitouflés dans plusieurs couches de vêtements, certains endormis. En face d’eux trône l’énorme portrait de Jigoro Kano (créateur du judo), au-dessus du praticable, une règle pour tous les dojos du monde.

Après avoir suivi leurs cours de 8h à 17h (avec déjà un entraînement sur leur pause du déjeuner), pour la plupart dans le Lycée Lumière du 8e arrondissement de Lyon, leur journée se poursuit par deux séances de judo. L’une d’une heure, où les apprentis judokas améliorent leur technique, et la deuxième d’une heure et demi, ouverte aux judokas de l’extérieur pour une succession de randoris (combats).

Le coach arrive, mais sur 40 athlètes, seulement la moitié est présente sur le tatami. Les autres sont blessés, les risques des sports de combat. Mais si certains sont blessés à la jambe, d’autres à l’épaule ou encore au coude, tous sont quand même venus pour faire une séance de musculation, dans la salle annexe.

Loïs, blessée à la main, étudie sur une table près du tapis. « Je ne voulais pas rester seule à l’internat, je préfère venir et travailler ici. ». Le dojo est un endroit familier pour ces jeunes qui vivent, pour la plupart, sans retrouver leur famille de la semaine, voire du trimestre, pour ceux dont les familles habitent dans les DOM-TOM. La jeune fille révise son contrôle de physique pour le lendemain, petit rappel du baccalauréat qui approche pour certains. Car, ces athlètes sont avant tout des lycéens, qui comme les autres, doivent trouver le temps de réviser.

Les valides s’alignent sur le tapis pour le salut protocolaire qui marque le début de l’entrainement. « Aujourd’hui ce sera un travail en autonomie. Vous travaillez votre technique préférée», prévient Marlène, l’entraineuse. Mais si ces jeunes sont dans la structure pour pratiquer le judo, ils n’en restent pas moins des adolescents, qui profitent de cette liberté pour s’amuser et chahuter sur les tapis. Un entrainement bien loin de l’image presque militaire des programmes sportifs. Seule pour ses 22 élèves, Marlène gravite entre les petits groupes qui se sont formés, et prodigue ses conseils. Un entrainement léger qui « n’est pas comme ça d’habitude », précise Noémie, au pôle depuis 3 ans.

Puis, un à un, des judokas extérieurs au pôle entrent. Ils retirent leurs vêtements de ville pour revêtir leur kimono. L’entrainement est désormais plus encadré et chronométré. Après un échauffement par groupe de deux, les élèves du pôle doivent inviter un « externe » à combattre. Un excellent moyen de rencontrer de nouveaux adversaires. Ce deuxième entraînement est beaucoup plus calme. On entend les bruissements des pieds et les corps qui claquent sur le tatami.

Après deux heures et demi de combats, les jeunes judokas ressortent essoufflés, transpirants et même pour plusieurs d’entre eux, égratignés à l’arcade. Il faut désormais rentrer à l’internat. Mais vite ! Car le tramway ne passe que tous les quarts d’heure et la cantine de l’internat n’attend pas.

 

Interview 

 

« Le problème de ces jeunes, c’est le mental, arrivé dans les grandes compétitions, tout s’effondre. »  Marlène Martin, responsable coordination, suivi scolaire et sportif du Pôle Espoir judo de Lyon

 

Marlène Martin était à la place de ses élèves il y a des dizaines d’années. Désormais, elle les encadre, les accompagne en compétition et les recadre si besoin. Dans son kimono, près du tatami, elle surveille ses élèves et rythme la séance à l’aide de son chronomètre. Responsable coordination, suivi scolaire et sportif du Pôle, c’est également elle qui s’occupe de la gestion du matériel, de la logistique des compétitions et de la coordination entre les parents, le lycée et le Pôle.

 

Marlène Martin définit un bon entraineur comme « quelqu’un qui a connu, tout comme ses élèves, la compétition, le sport loin de sa famille et le sport à haut niveau. En fait, la passion du judo. Ainsi, il peut les comprendre et savoir par quelles étapes ces jeunes passent ». Car Marlène l’affirme, même s’il suffit d’obtenir un diplôme d’Etat de niveau 2 pour entrainer dans un pôle, il paraît essentiel d’avoir pratiqué ce sport à haut niveau pour offrir la meilleure pédagogie possible.

Elle connait « ses jeunes » et les voit progresser au quotidien, et lorsqu’elle parle d’eux, c’est avec bienveillance : « Selon les années, on a plus ou moins de résultats, ça dépend de la motivation des jeunes, de leur assiduité aussi. Cette année ils sont plutôt bien, physiquement et techniquement ils sont prêts, on espère pas mal de résultats. ». Cependant, l’entraineuse expérimentée émet quelques réserves : « L’année dernière c’était la même chose et on n’a pas obtenu les résultats escomptés. En fait, le problème de ces jeunes, c’est le mental, arrivé dans les grandes compétitions, tout s’effondre. L’année dernière, peu ont réussi à passer les qualifications aux championnats de France. Ils sont prêts mais ils doutent, et on n’a pas assez de moyens pour les aider sur ce point. On a une préparatrice mentale mais elle ne vient pas assez pour que ce soit efficace ».

 

« Je trouve ça bien la sélection, ça leur permet de ne pas croire que, parce qu’ils ont réussi à entrer en sport-étude, tout leur est dû. »

 

Sur la question des financements elle explique que la plupart ne proviennent pas de l’État, mais de « la Ligue » (instance régionale). Le conseil régional, dont Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne Rhône-Alpes, a réduit les subventions, paye quant à lui une partie du matériel sportif. Mais pour ce qui est des déplacements lors des compétitions, ou encore des stages, essentiels à la préparation de ces futurs champions, c’est bien « la Ligue » qui subventionne, et non l’État. Marlène déplore un manque de moyen : « Comme les subventions ne sont pas assez nombreuses, on paye un bus qui ne contient pas assez de place pour les 40 jeunes du pôle. Donc on opère une sélection. Mais je trouve ça bien la sélection, ça leur permet de ne pas penser que parce qu’ils ont réussi à entrer en sport-étude, tout leur est dû et qu’ils n’ont plus besoin de faire leurs preuves ».

Il y a aussi les étiquettes sportives de haut niveau accordées par le gouvernement. Elles ne sont encore une fois pas assez nombreuses, sur 40 judokas qui s’entrainent au pôle, seulement 15 sont étiquetés espoirs. « En théorie, seulement les listés pôle espoir sont considérés sportifs de haut niveau. Ce qui voudrait dire que les non listés ne peuvent pas accéder au kiné, à la diététicienne, au médecin et à la salle de musculation mise à notre disposition par les subventions. Mais dans les faits on ne fait pas de distinction. Ce serait injuste, puisque tout le mérite. Et dans un sport de combat comme le judo, les bobos arrivent fréquemment, il est indispensable d’avoir un suivi médical », avoue Marlène.

 

« Doubler les médailles en 2024, c’est un objectif utopiste »

 

Malgré ce manque de financements, qui semble varier selon les régions, Marlène optimise. « On ne paye pas les salles dans lesquelles on s’entraine. La Maison du Judo est mise gratuitement à notre disposition par la mairie, et j’ai la chance d’avoir une toute nouvelle salle au sein du lycée Lumière (8e arrondissement de Lyon), où les jeunes sont scolarisés. C’est un super lycée qui nous permet d’avoir un nombre de places conséquent dans leur internat. C’est notre partenariat avec ce lycée qui permet aux élèves de s’entraîner tous les jours, puisqu’ils terminent tous les jours à 17h maximum. Parce qu’il ne faut pas rêver, en sport-étude, du moins au lycée, il n’y a pas de réel aménagement de l’emploi du temps. ».

À l’évocation de l’objectif de médaille pour 2024 Marlène fulmine : « Oui les athlètes de 2024 sont ici, ils s’entraînent en ce moment dans les collèges et lycées de France. Mais doubler les médailles en 2024, c’est un objectif utopiste. Ce n’est pas vraiment réaliste lorsqu’à notre échelle on manque de moyens. On manque de préparation mentale et de temps pour plus d’entraînements. Il ne faut pas oublier que ces jeunes préparent le Baccalauréat en même temps que leurs entraînements, et qu’après le PEL un nombre restreint de jeunes atteindra les pôles France et un nombre encore plus restreint, l’INSEP. Tous ne continueront pas dans le judo, puisque la plupart choisiront des études. Sachant que dans le judo seulement Teddy Riner parvient à vivre de son sport. ».

 

 

Valoche la Valoche