Il y a quelques semaines, je me suis plongée dans le dernier livre de l’auteur mondialement connu Alaa El Aswany. Auteur égyptien engagé, il est souvent comparé à Balzac pour sa volonté d’écrire la société égyptienne. Dans J’ai couru vers le Nil, il nous fait un tableau réaliste et inédit du printemps arabe égyptien, racontant sans filtre les événements de la place Tahrir.

« J’ai couru vers le Nil. Les grenades lacrymogènes remplissaient l’atmosphère et moi je pleurais, je ne sais pas si c’était à cause du gaz ou à cause du jeune qui était mort, ou à cause de moi, ou si c’était tout ça à la fois. »

J’ai couru vers le Nil, ça raconte quoi exactement ?

J’ai couru vers le Nil raconte le destin entrecroisé de plusieurs personnages issus de classes sociales différentes. Etudiants, ouvriers, membre de la Sécurité de l’État ou encore star déchue et servante, chacun à leur manière raconte leur histoire et leur vision de l’Egypte. L’histoire prend place dans la naissance d’une révolution au Caire s’inscrivant dans le contexte du printemps arabe dans les pays du Maghreb. Il nous est raconté comment petit à petit chacun des personnages a amené sa pierre à l’édifice. C’est une prise de conscience générale, dans un sens ou dans l’autre. Cette prise de conscience est possible par  les relations qu’ils ont les uns avec les autres : enfant/parent, amoureux… mais aussi de leur relation au monde, ou encore de leur engagement religieux. Chacun d’eux permet d’avoir une vision différente des événements selon leur genre ou leur catégorie sociale. Beaucoup finissent par se croiser, comme si tout était lié, alors que sans la révolution ils ne se seraient jamais rencontrés.

Ce livre est une guerre contre l’injustice, une bataille contre un pays corrompu pour les droits des égyptiens, une défense de la dignité humaine qui leur est sauvagement retirée. Le plurilinguisme permet une vision globale des évènements et d’en voir les plusieurs facettes : bonnes ou mauvaises. Grâce à un mélange entre convictions religieuses et politiques, attaches familiales entravantes et désir de liberté, la complexité du conflit et des décisions prises sont illustrés avec une vérité troublante.

« Il n’y a jamais eu dans l’histoire une révolution à laquelle ait participé un peuple tout entier. J’ai lu une fois que si, dans n’importe quel pays, seulement dix pour cent des habitants se révoltaient, le changement était inévitable. En Égypte, ce sont deux fois plus de gens qui ont participé à la révolution. Nous avons payé le prix de la liberté et il faut que nous l’obtenions. »

Pourquoi J’ai couru vers le Nil doit être  impérativement ajouté à votre liste de lecture ?

J’ai couru vers le Nil est très intéressant pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il romance une actualité politique importante qui a ébranlé l’Egypte et plus largement les pays du Maghreb avec une grande honnêteté. La polyphonie des voix rend le livre encore plus vraisemblable car nous avons l’impression de recevoir des témoignages de tous les participants ou opposants à la révolution. Ils mêlent leur histoire personnelle à leurs convictions politiques ce qui nous révèle les sentiments complexes auxquels ils sont en proie et permet une identification plus grande. De plus, la présence au milieu du livre de témoignages réels accentue encore plus les propos de Alaa El Aswany.

La façon dont la révolution est représentée ainsi que l’occupation de la place Tahrir est particulièrement bouleversante car elle permet d’avoir un point de retournement au milieu du roman lors de la « victoire » de la révolution et la chute du président Moubarak. La première partie du roman est empreinte d’espoir. Un espoir pur pour le changement de l’Egypte en un pays plus juste. Tout cela est incarné par la chute de Moubarak. Or, lors de sa destitution une tout autre chose se passe. Ici on a un grand renversement car lorsque le Conseil suprême des forces armées prend le pouvoir, c’est l’anéantissement de tout espoir et le début de répression très violentes envers le peuple et les leaders de la révolution. Il y a donc un basculement car l’espoir présent pendant les 250 premières pages s’éteint petit à petit pour faire place à de la résignation, voire de la fuite pour certains des personnages.

Tout cela est dépeint avec brio, réalisme et est particulièrement touchant au vu des descriptions des personnages. Malgré l’utilisation de la troisième personne, nous avons réellement l’impression d’être dans leurs pensées et de vivre ce qu’ils vivent.  

« Imagine-toi que malgré la crise que je vis, je me sens tout à fait apaisé, simplement parce-que je t’en ai parlé. Je sens que notre amour et la révolution veulent dire la même chose. Nous sommes dans le même combat et la même tranchée. »

En bref, ce livre est pour moi une réussite. Il est un peu dur parfois, car très intense mais c’est aussi ce qui en fait sa vérité et son ingéniosité.

Sergente Garcia