Le mercredi 21 novembre dernier, j’ai pu participer à une conférence organisée par la Villa Gillet au sein du Grand Amphithéâtre de l’Université Lumière Lyon II. Le débat sur « Ce qu’internet fait à la politique » avec en guest Dominique Cardon (sociologue et directeur du Medialab de Sciences Po), Antoine Garapon (Magistrat et secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice), Baptiste Kotras (docteur en sociologie de l’Université de Paris-Est) et Marylin Maeso (spécialiste de l’essentialisme et de la philosophie politique contemporaine) a été animé avec brio par Xavier de la Porte (France Inter). Après cette longue mais indispensable présentation des interlocuteurs/ices, nous discuterons donc ici de ce que j’ai pu retenir de cette conférence placée sous le signe de la politique et d’internet !  

Une nouvelle forme de démocratisation des avis sur Internet

Les réseaux sociaux évoluent constamment et se développent en fonction des usages qu’en font leurs utilisateurs/ices. Ils ont notamment été le théâtre de la libération de la parole féminine avec les mouvements #Metoo et #Balancetonporc, des hashtags qui se sont diffusés sur les réseaux sociaux dès octobre 2017, afin de dénoncer les violences faites aux femmes (agressions sexuelles, violences sexistes, etc.). Dans une dynamique plus générale, nous pouvons dire que les formes contestataires de la politique sont exacerbées sur les réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter. Pour Marylin Maeso, les effets de la massification sur ces réseaux engagent chaque personne isolée à prendre part à un groupe partageant son même point de vue, ses mêmes valeurs… Cette massification peut vite donner lieu à des dérives graves, « destructrices » comme par exemple le harcèlement. La médiation de l’écran désinhibe l’agressivité, les attaques et les menaces. L’écran est comme « une couche protectrice » pour l’agresseur. Il y a désormais une sorte d’ « empowerment du citoyen » : et oui, le citoyen devenu internaute a désormais la sensation que sa voix, ses avis et ses valeurs ont de l’importance.

La pluralisation des opinions en ligne est rendue possible par la massification de l’opinion politique. Nous pouvons prendre en guise d’illustration le mouvement des gilets jaunes qui rassemble et divise actuellement toutes les classes sociales françaises. Et effectivement, ce mouvement, tout comme celui de #Metoo ou #Balancetonporc, met en résonance des expériences individuelles qui s’inscrivent dans des effets de masse. Pour Antoine Garapon, ce qui est frappant c’est la « désintermédiation mais aussi la politisation du fait quotidien ». Dominique Cardon nous précise ici que le numérique a fait naître des circuits nouveaux, qui « court-circuitent les instances politiques actuelles ». Il y a cependant des pratiques sous-jacentes qui ne changent pas : « la concentration de l’intention sur Internet se dirige toujours vers les médias dits traditionnels. »

La construction même des réseaux sociaux influe sur notre manière de nous inscrire dans un mouvement social. Marylin Maseo parle de « twitterisation des esprits » : Twitter aurait une influence sur notre manière de débattre, or Twitter n’est qu’une caisse de résonance amplifiant ainsi chacun de nos courts messages. Et oui, « L’augmentation des abonnés parasite le débat et l’argumentation ».  Dans cette même dynamique, sur un réseau social comme Twitter, on peut dire que l’on privilégie la réaction à la réflexion. De ce fait, on médiatise systématiquement les aspects radicaux d’un événement et non ses aspects polymorphes.

Le réseau social numérique : un nouveau point d’entrée vers l’espace public traditionnel

Antoine Garapon souligne la confusion qu’engendre les réseaux sociaux entre espace privé et espace public… surtout en politique aujourd’hui. Un bel exemple de cette affirmation ? Les innombrables déclarations de Donald Trump sur Twitter. Mais ne l’oublions pas : la vie institutionnelle est faite de symbolique politique. Chaque réseau social comporte ses propres internautes, ses propres consommateurs de contenus. Par exemple, Dominique Cardon nous dit que Twitter est un « petit monde » qui n’est pas représentatif de toutes les classes sociales. Cependant, Twitter est souvent perçu comme le « miroir de l’espace public » pour les journalistes, alors que c’est un espace restreint.

Or sur ce terreau numérique la vérification de l’information n’est pas systématique, nous précise Marylin Maeso. On retweet, on like, on commente, on partage… L’information se diffuse et l’effet viral se met en marche. Antoine Garapon évoque le fait que les fake news peuvent perturber les élections politiques avec des effets de polarisation, de radicalisation, etc. Les interlocuteurs/ices ont cependant précisé que, contrairement à l’idée reçue, celles-ci n’avaient pas eu un impact majeur sur les résultats de l’élection présidentielle américaine de 2016 qui opposait à l’époque Donald Trump à Hillary Clinton.

Elles ont « une influence directe sur le tournant que prend notre démocratie » notamment lorsqu’elles sont relayées par les médias traditionnels. Dans les imaginaires, on associe la figure du journaliste a une autorité car il apporte du crédit : il peut veiller à attirer l’attention de l’audience sur une période électorale par exemple.

Internet, un nouvel élément politique à prendre en compte

« Internet a très tôt vu s’organiser des collectifs autour d’affinités politiques et morales. On voit s’y mêler l’analyse et l’invective, l’opinion et l’insulte. » Réseaux sociaux, blogs, forums… Autant de supports de communication en ligne et donc d’interactions qui façonnent, depuis leurs émergences, la politique française et internationale. Comme vu précédemment, les fausses informations, autrement dit les fake news se propagent à une vitesse folle dans et hors du web. Pour Dominique Cardon, les médias en diffusant ces fausses nouvelles « créent une boucle de renforcement ». Baptiste Kotras explique cependant qu’il nous faut dissocier les « fakes news manufacturés » et la tentation de vouloir départager le vrai du faux sur n’importe quel sujet. Antoine Garapon nous dit que pour retrouver un espace public de qualité il faut « la participation des plateformes, des états et des citoyens. » Pour Baptiste Kotras, l’état se doit de s’instituer comme une entité garante de la loyauté et de la non interférence dans le système en place.

Si tu souhaites en savoir plus sur le sujet, le replay de la conférence est disponible juste ici : https://www.villagillet.net/evenements/ce-qu-internet-fait-a-la-politique !

Tom

Un peu de lecture pour toi :

  • Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites, Seuil, coll. « La république des idées », 2010, 102 p., EAN : 9782021026917.
  • Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, Paris, Seuil, La République des idées, 2015, 105 p., ISBN : 978-2-02-127996-2.
  • Baptiste Kotras, La voix du web. Seuil, coll. “Nouveaux régimes de l’opinion sur Internet”, 2018, 112 p., EAN : EAN 9782021384130.
  • Marylin Maeso, Les conspirateurs du silence. L’observatoire Eds De, coll “La Releve”, 2018, ISBN : 979-1032901656