Le monde des réseaux sociaux, d’abord sur Twitter, puis sur Facebook, a vu fleurir de nombreux Hashtags, visant à dénoncer des hommes, accusés de violences sexuelles de harcèlement et de viol. Certain-e-s y voient une libération, d’autre une honteuse chasse aux sorcières.

L’affaire Weinstein


Pour comprendre l’ampleur de l’engouement il faut remonter en octobre. Le 5 octobre 2017, Le New York Times publie un article accusant le producteur Hollywoodien Harvey Weinstein de harcèlement sexuel et d’agressions. Deux victimes témoignent : Rose McGowan et Ashley Judd. Depuis, ce n’est pas moins de 93 femmes (et quelques hommes), du monde du cinéma qui ont témoigné contre cet homme. Il se fait virer par son agence de production, la Weinstein Company. Il se fait exclure des associations auxquelles il appartenait. Sa femme le quitte, son frère et associé ne témoigne d’aucune pitié, et 6 de ses victimes lancent des poursuites judiciaires. La chute d’un des plus puissants hommes du monde du cinéma est actée en moins de 10 jours.
Mais la sombre histoire ne s’arrête pas là, et le bruit qui court semble dire que les agissements  du requin Weinstein étaient connus de beaucoup… Les rumeurs remontent en 1998 lorsque l’actrice Gwyneth Paltrow avoue, dans une célèbre émission américaine, que le producteur « peut vous forcer à faire une chose ou deux ».
De plus, toutes les victimes ne sont pas américaines. Elles viennent d’un peu partout dans le monde, et certaines sont des noms bien connus du cinéma Français, comme Léa Seydoux ou Emma De Caunes.  Les journaux du monde entier et les réseaux sociaux s’emparent de l’affaire Weinstein, qui devient un scandale planétaire.


Naissance des Hashtags


Sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, l’événement prends de grosses proportions. Certaines stars du cinéma français dénoncent à leur tour leur vécu avec Harvey Weinstein, et bien d’autres. L’espace public s’enflamme, nourri par les centaines de témoignages contre certaines stars dans le milieu du cinéma (Kevin SPacey, Louis CK, Woody Allen, Aziz Ansari…). Mais pas uniquement : des milliers d’anonymes versent à leur tour quantités d’anecdotes de harcèlement quotidien, d’agressions et certaines prennent leur courage à deux mains pour écrire sur les viols qu’elles ont subis.
En France le hashtag #balancetonporc est créé par Sandra Muller qui dénonce Eric Brion, ex-patron d’Equidia. Après elle des milliers d’internautes dénonceront des hommes de leur entourages, dans tous les milieux. Le mouvement prend encore une fois de l’ampleur avec un second hashtag, cette fois ci international :  #metoo, ce sont des millions de victimes qui racontent leurs désagréables expériences. Aujourd’hui un site internet du nom de “Balance ton porc” recueille et publie des témoignages anonymes. Grâce au hashtag #metoo, des rassemblements ont lieu un peu partout en France notamment à Lyon. Ils ont pour but de rassembler, de discuter, et de sensibiliser.
Est révélé au grand jour le quotidien des femmes dans la rue, au travail, en famille et absolument partout où elles sont. Avec de telles proportions, ce qui pouvait s’apparenter à des anecdotes ponctuelles de femmes qui ne se trouvaient pas au bon endroit au bon moment devient un fait social qu’on ne peut plus ignorer.


L’opinion publique divisée


Personne ne peut plus passer à côté de la déferlante et chacun.e donne son avis. Sur les réseaux sociaux l’ambiance se voulait majoritairement tournée vers le soutien. Beaucoup se réjouissent de voir la parole se libérer enfin à propos du secret de polichinelle qu’est le système patriarcal, tout en restant atterré.es à chaque nouveau nom placé sous les projecteurs. Certain-e-s  internautes en marge restaient dubitatif/ves.
Puis lorsque le sujet se déplace vers un espace public plus traditionnel grâce aux médias dits « mainstreams », l’on voit se dessiner une deuxième tendance : la tendance de ceux qui sont outrés par la tournure des événements et qui dénoncent le système de délation de l’affaire, dont Emmanuel Macron qui s’exprime « Je ne veux pas que nous tombions dans un quotidien de délation qui n’est pas notre République ».
De nombreux articles s’attachent à prouver la « violence inouïe d’une certaine police de la pensée féministe », regrettent une absence de bienveillance et appellent à l’arrêt d’une immonde « chasse aux sorciers ».
D’autres, comme Alain Finkielkraut estiment que le #balancetonporc n’est ici que pour faire oublier le débat sur l’islam en france, pour « noyer le poisson ».

 

Selon un sondage d’IPSOS, 73% de femmes ont déjà reçu des remarques déplacées et/ou à connotations sexuelles dans un espace public.


Interview


Diane* vient d’avoir 20 ans. Elle à déménagé à Rouen, seule, pour ses études il y à deux ans. Elle n’est pas militante mais à bien voulu parler de son quotidien de femme, revenir sur son propre vécu et parler de son ressenti face au hashtags #balancetonporc.


Diane « On entend beaucoup parler de tout ça en ce moment mais pour moi le harcèlement il est d’abord défini par la justice : agissements ou paroles à connotation sexuelle de façon répétée et non consentie. Alors partant de là, moi je me suis faite embêter plusieurs fois c’est vrai mais pas vraiment harcelée ». Diane explique que dans sa vie quotidienne, ces événements sont ponctuels, et donc ne peuvent pas être réellement handicapants. « Ça m’est arrivé une fois, en attendant le tramway. Une bande de types est arrivée et ils m’ont regardée en se léchant les lèvres. J’étais pas toute seule, mais là pour le coup, je me suis sentie vraiment comme un morceau de steak »
Elle s’arrête, lève la tête : « Maintenant c’est vrai que depuis que tout le monde en parle, c’est plus facile pour moi, et aussi sûrement pour les autres, de parler de ce qui nous arrive, ou de ce qui nous est arrivé… » Elle fait une pause puis reprends le sourire aux lèvres « Non, mais ça va, c’est pas ouf non plus ce qu’il s’est passé hein ! »
Diane regarde dans sa tasse de thé et se lance. « Le seul vrai truc qui m’est arrivé c’est à Bayeux chez mes parents. C’est petit mais très touristique. Moi je sortais pas le soir du coup ça m’est arrivé à l’école. C’était en 6eme »

 

C’était tout le temps des phrases genre « tu viens on baise » ou « tu baises » et des fois c’était « tu veux sucer ?  » et deux, trois fois il me coinçait contre le mur quand on se croisait dans les couloirs.


Pas décontenancée, Diane continue en se remémorant son réflexe de l’époque. Une discussion avec sa mère, un coup de fil à l’établissement. Tout est allé très vite et Diane estime qu’elle a bien réagi face à la situation alors qu’elle aurait pu être plus paralysée. Elle était choquée, c’est sûr. Mais l’établissement a pris les choses en main. Le professeur principal a tenté de parler au harceleur mais il a continué un moment. Le collège a décidé d’appeler ses parents. « Le père du garçon s’en fichait complètement, mais dès le lendemain il n’a pas recommencé. J’ai eu vraiment de la chance, parce que le plus pénible pour moi, ça aurait été qu’on m’envoie bouler… Enfin qu’on me croie pas quoi. »
Diane à un déclic à cet instant : « C’est vrai que depuis l’affaire Weinstein j’ai déjà raconté cette histoire plusieurs fois ! C’est marrant parce que moi les hashtags je les ai vus passer, mais je les ai pas utilisés … Par contre, si on parle de harcèlement avec plusieurs personnes je vais dire ce qui a pu m’arriver si j’en ai l’occasion. C’est pas une honte pour moi. »
Elle enchaîne : c’est vrai qu’elle ne possède pas de compte twitter actif. Mais même en y réfléchissant, elle n’aurait pas posté des message en utilisant #balancetonproc ou #metoo.
« Après toute l’affaire Weinstein, ça va peut-être changer les choses dans le milieu du ciné ou du mannequinat, mais je ne pense pas que ça changera les choses pour les femmes lambdas. Les célébrités féminines qui ont dénoncé tout le monde, je trouve ça plus facile pour elles sachant qu’elles ont tout le monde derrière elles, elles sont soutenues etc. Mais pour des femmes ordinaires comme toi et moi, on est toujours en quelques sortes toutes seules, ça a beaucoup plus de conséquences si on dénonce des harceleurs pour nous que pour des célébrités, c’est peut être plus dangereux. Par exemple, il y a des patrons, des gens célèbres il me semble qui ont été virés de boîtes connues. Mais je sais pas tu vois, si une femme se fait harceler par ses collègues dans une entreprise à Rouen, est ce que ça va changer quelque chose pour elle ? il y a peu de chance que son patron ou le collègue harceleur soit viré »


« Je trouve ça inutile »


« Aujourd’hui, ça me fait plus penser à un effet de mode plutôt qu’à une vraie dénonciation ; bien sûr que ces hashtags sont positifs, si ça peut libérer la parole des femmes pourquoi pas ? Après, est-ce que ça va changer les choses ? Il me semble que non, car les auteurs de harcèlement ne sont pas cités assez.
De plus il me semble que certaines personnes profitent de ce phénomène pour faire de la com’. Je pense à Drake récemment qui a menacé un mec qui touchait une fille de lui casser la figure lors d’un de ses concerts… Avant Weinstein personne ne disait rien ça ne dérangeait personne de travailler avec des pervers sexuels alors que tout le monde était au courant et là tout d’un coup, les gens en parlent pour avoir la lumière et même pour redorer leur image je trouve »
Diane pense que le problème se déplace vers autre chose avec la médiatisation soudaine. Tous ces hashtags ne changent pas vraiment la réalité. Elle développe en parlant du quotidien : c’est vrai que la parole est libérée, mais dans la rue, tout ça, qu’est-ce que ça va changer ?
« Quand tu te promènes en ville le soir que tu sois toute seule ou entre potes t’es jamais sereine… Même maintenant que tout est possiblement balancé sur le net. Personnellement, je ne m’autorise pas plus à mettre des jupes quand je prends des transports en commun, qu’avant la médiatisation de tout ça… »


« On peut plus faire une soirée tranquille, c’est terrible de se comporter comme ça »


« C’est ouf » me lance-t-elle. « C’est vrai c’est pas possible, c’est incroyable tous ces mecs qui font tout ces trucs-là. Y’en a certains qui pensent qu’ils peuvent tout nous faire et que ça nous pose pas de problème, qu’on est d’accord » Elle soupire, hausse les sourcils : « Enfin ça m’étonne pas vraiment, avec tous ces jeunes qui écoutent de plus en plus de rap, sans prendre ne serait-ce qu’un tout petit peu de recul par rapport aux paroles… Moi je pense que tout vient directement de l’éducation. Tout ça, c’est juste un problème d’éducation »
Diane conclue en expliquant qu’il faut que les parents se penchent un peu sur le problème, dès le début de la vie d’un petit garçon. C’est pas QUE un problème de féminisme : « On a tous une part de féminisme, évidemment que personne est pour le harcèlement, mais il faudrait que ça change là. »

 

*Prénom modifié à la demande de la personne concernée

 

 

Mathou