Il nous est souvent difficile de comprendre la culture Arabo-Islamique, au cœur des préoccupations des féministes occidentales, qui se donnent pour mission de “sauver” ces femmes voilées, auxquelles l’on “bafoue les libertés fondamentales”.

Lorsque l’on essaye d’analyser comment sont considérées les questions de genre, toujours liées à la sexualité au Moyen-Orient, il y a des règles qu’il ne faut pas oublier. C’est ce que Maya Mikdashi (1) essaye de nous exposer dans son article “How Not to Study Gender in the Middle East” (2) publié en 2011. Dedans, elle nous expose les 10 clichés dans lesquels les personnes venant d’une culture occidentale peuvent facilement tomber. Les points les plus importants étant :

  • deux : le Moyen-Orient n’a pas d’Histoire ou de contexte social commun malgré le partage de leur culture.  
  • trois : les questions de genre et de sexualité ne peuvent être séparées.
  • sept : garde l’esprit ouvert en ce qui concerne les politiques féministes, et aux idoles occidentales (ex : De Beauvoir).
  • huit : la religion islamique n’est pas le facteur le plus important, il existe également des lois très répressives dans la religion chrétienne et juive.
  • dix : l’Europe a beaucoup interféré dans les politiques du Moyen-Orient et pas toujours d’une bonne façon.

Tous ces points nous amènent à penser certaines questions féministes d’une autre façon. Notamment celles liées au voile (sur lequel je reviendrai un peu plus tard), mais aussi sur la façon dont est articulé le corps des femmes dans les sociétés du Moyen-Orient. Cependant, une telle analyse ne peut être menée que si l’on se focalise sur certains pays en particulier car à la vue de leur Histoire, le traitement des femmes est singulier dans chacun d’eux. Les pays sur lesquels je vais me focaliser dans cet article seront respectivement l’Iran et l’Afghanistan. J’aborderai aussi la question du voile de façon thématique. Pour rendre cette étude plus accessible, elle sera ciblée à la fois sur des représentations cinématographiques et sur des textes d’analyses.

L’Iran et la répression du corps des femmes

Le film Persepolis nous montre d’une manière certaine comment le revirement gouvernemental de l’Iran va entraîner une répression sur le corps des femmes. Le soulèvement du peuple contre le Shah et les politiques mises en place par la suite avec l’appui de l’Occident en sont les causes principales. Marjane Satrapi, qui est la réalisatrice du film et l’auteure de la bande dessinée reliée, en est l’instigatrice principale, étant enfant lors de la révolution. Elle est ensuite envoyée en Europe durant un certain nombre d’années pendant son adolescence et ne regagnera l’Iran que durant ses années de faculté. En effet, elle ira en Autriche peu après l’instauration de la république islamique qui engendre un port du voile obligatoire pour les femmes. La propagande en parle comme un “synonyme de liberté”. L’oppression passe donc par la religion et le port du voile en devient le moyen, ne s’effectuant plus par choix. Il n’est alors qu’une contrainte pour ces femmes et non un acte de foi. Au retour d’Europe de Marjane, elle se sent victime de cette répression et enlève son voile en voiture comme acte de protestation. Des actions simples de la vie quotidienne deviennent indécentes, comme simplement le fait de courir. La répression est de plus en plus violente vestimentairement parlant mais également dans les relations homme-femme. Marjane se retrouve arrêtée, simplement pour avoir pris la main de son petit ami.

Pour aller plus loin, on peut analyser ce film dans la perspective de Joan W. Scott qui explique dans son article “Gender: A Useful Category of Historical Analysis” (3) que la notion de genre utilisée par les féministes correspond à “l’organisation sociale des relations entre les sexes”, signifiant que les hommes et les femmes sont toujours défini.es l’un.e par rapport à l’autre. Néanmoins, pour elle, la notion de genre ne peut être reliée à la politique, elle ne se serait qu’une notion socioéconomique. C’est-à-dire que le rapport entre les sexes serait dû à la fois au contexte sociétal général et à la classe sociale à laquelle la personne appartient. Elle se construirait dès le plus jeune âge avec une identification primordiale par l’enfant de son identité genrée à la fois par le biais de l’environnement familial et de la façon dont la société représente le genre et les règles sociales entre les personnes. On peut le voir chez Marjane qui naît dans une société beaucoup plus libertaire et qui vient d’une famille révolutionnaire via :

  • la figure de l’oncle emprisonné pour son rôle dans la révolution ;
  • la figure de la grand-mère avec ses idées féministes qui l’ont menée à un divorce lorsque ce n’était pas encore socialement accepté;
  • le temps qu’elle a passé en Europe.

De ces expériences-là Marjane va construire son identité de femme en contradiction avec l’évolution de la société Iranienne, se rebellant pour ensuite partir définitivement en Europe afin d’être libre. Cette liberté lui est interdite dans son pays à cause des répressions religieuses et genrées. A propos de cela Joan W. Scott note un lien entre la répression des femmes et les régimes autoritaires, même si aucune étude n’a été réalisée sur ce sujet, c’est une piste à ne pas écarter.

L’Afghanistan ou la police des moeurs

Le documentaire Love Crimes in Kabul nous montre à quel point la répression des Talibans est présente dans le moindre faits et gestes des femmes de ce pays. Il met en scène un certain nombre de femmes dans une prison. Ces 125 prisonnières sont pour moitié condamnées pour meurtre, recel de drogues ou attentat suicide raté. L’autre moitié va être condamnée pour des crimes de moeurs (s’échapper de la maison, adultère, sexe avant le mariage…), c’est de ces femmes-là dont il sera question. Au travers de leurs témoignages on sent à quel point le regard des autres, les pressions familiales sont importants dans le processus. Voici quelques cas concrets:

  • Kaarima a été condamnée pour avoir fait l’amour avec son fiancé avant le mariage. Lui est également en prison, seul un mariage pourrait les faire sortir étant donnée que la jeune femme est enceinte. Le plus dur pour elle n’est presque pas la prison mais d’obtenir le pardon de son père qui considère qu’elle a déshonoré leur famille. On peut donc voir à quel point la pression sociale exercée par celle-ci devient une autre prison.
  • Aleema est pour sa part condamnée 6 ans après son crime. Ayant manqué son couvre-feu à cause de son travail et dans la peur d’une famille violente, elle a décidé de passer la nuit chez une autre femme. La crainte du sexe hors-mariage ou de recel de la part de son hôte Zia, les a menée toutes les deux en prisons (une sentence s’élevant à 15 ans). On voit ici que même un acte anodin lorsqu’il est commis par une femme mène à la prison.
  • Sabereh est condamnée pour avoir fait l’amour avec un voisin. Elle revendique le droit “d’une fille à prendre ses propres décisions”, comme de choisir leur futur mari. C’est son père qui l’a faite arrêter.

Par le biais de ces témoignages, nous pouvons voir que les femmes sont instrumentalisée par leur famille lorsqu’elles sont vierges. En effet, les parents leur choisissent un mari capable de subvenir à leurs besoins une fois qu’ils sont vieux, elles ne sont que “lucratives” et non des êtres dont on écoute les envies.

Pour aller plus loin, Judith P. Zinsser dans son article “Women’s History, World History, and the Construction of New Narratives” (4) nous expose des théories autour du réseau familial et du mariage, et comment n’étant plus simplement des faits sociaux, ils se forment comme une partie intégrante du pouvoir politique. Elle explique qu’historique, certains sujets ne sont applicables qu’aux femmes comme : la subordination, la sexualité et les reproductions ou encore les réseaux culturels réservés aux femmes et les espaces autonomes qui leur sont accordés. En ce qui concerne le Moyen-Orient, le féminisme comme organisation se concentre sur les questions du voile, la peur de la sexualité et la soumission, clairement illustrées par le reportage.

Le voile : moyen d’oppression ou expression de respectabilité ?

Le livre de Lila Abu-Lughod Do Muslim Women (Still) Need Saving? (5) nous pose au coeur du débat contemporain à propos du voile. Elle va exposer de façon critique le besoin des féministes (notamment américaines) qui, cherchant une réponse au 11 septembre, se mettent à enquêter sur la condition des femmes en Afghanistan et la signification des rites religieux. Les Talibans dirigeant le pays à ce moment, les Afghanes sont devenue cruciales dans ce monde d’explication culturelle des musulmans. Elles ont été utilisées, à cause des atrocités subies dans leur pays, pour justifier un certain nombre d’interventions militaires des Etats-Unis (nous ramenant aux discours colonialistes de la France avec l’Algérie et de la position du monde occidental comme sauveur de l’Orient).

Le voile était notamment devenu un champs de bataille car les Afghanes étaient forcées de porter la burqua mais, plus qu’un moyen d’oppression, le voile fait parti de leur culture. Il paraît très clair qu’après la “libération” opérée par les Etats-Unis, ces femmes n’allaient pas les jeter immédiatement. En effet, la burqua est un symbole de modestie et de respectabilité. Elle associe la femme avec la famille et la maison, en dehors de la sphère publique (quand on la considère hors de l’influence Talibane). Le voile devient quelque chose de protecteur dans ce contexte, empêchant le harcèlement d’inconnus dans la rue. Porter le voile est conventionnel et les femmes Afghanes ne pensent même pas à une autre signification.

Pour avoir une approche plus occidentale, on peut dire que les personnes portent les vêtements appropriés à leur communauté ou classe sociale : c’est la même explication pour la burqua. Selon l’autrice, même sans les Talibans, les femmes se voileraient probablement toujours (par choix), surement pas avec une burqua complète mais avec un style de voile plus modeste. En effet, la burqua est traditionnellement portée par des femmes de fortes et riches/respectables familles (où on ne travaille pas, etc). En cela, lorsque son port est effectué par choix, ce n’est en rien un symbole d’oppression. La mission que se pose alors les féministes occidentales de sauver ces femmes devient absurde et déplacée dans la mesure où le projet de sauver ces Afghanes, en un sens, ne montrerait que la prétendue supériorité de la culture occidentale. On en vient à une notion qu’on pourrait appeler féminisme colonial.

C’est pourquoi en ce qui concerne cette question, nous devrions peut-être tous adopter la posture de l’anthropologiste qui dirait :

“C’est dans leur culture, ce n’est pas mes affaires de juger ou interférer, seulement d’essayer de comprendre.”

Le plus important n’étant en effet pas ce qu’elles portent, mais l’accès qu’il faudrait qu’elles aient à une vie décente et aux droits fondamentaux.

Il est très clair que notre point de vue occidental sur cette partie du monde est toujours biaisé. C’est pourquoi lorsqu’on aborde ces sujets-là il faut toujours garder l’esprit ouvert, être à l’écoute des uns des autres et dans l’acceptation de cette autre culture.

Et surtout, surtout effectuer des analyses, regarder des films, des critiques faites par des femmes, ou même des hommes, issus du Moyen-Orient car ils seront toujours les mieux placés pour en parler, faisant partie intégrante de cette culture que nous ne comprenons pas toujours.

Sergente Garcia

 

Notes 

(1) Professeure et chercheuse sur les questions de genre et de droit des femmes. Diplômée de l’université de Columbia en anthropologie, elle s’intéresse notamment aux politiques Libanaises et comment le genre, le sexe et le sectarisme s’y recoupent.

(2) Comment ne pas étudier le genre au Moyen-Orient

(3) Le genre : une catégorie utile d’analyse historique

(4) Histoire des femmes, Histoire du Monde, et la Construction de Nouvelles Narrations

(5) Est-ce que les musulmanes ont (toujours) besoin d’être sauvées ?

Sources 
  • “How Not to Sudy Gender in the Middle East”, Maya Mikdashi, 2011.
http://www.jadaliyya.com/Details/25434/How-Not-to-Study-Gender-in-the-Middle-East
  • “Gender: A Useful Category of Historical Analysis”, Joan W. Scott, 1986.
https://www.jstor.org/stable/1864376?seq=1#page_scan_tab_contents
  • Persepolis, Marjane Satrapi.
  • Love Crimes in Kabul, Tanez Esghian.
  • “Women’s History, World History, and the Construction of New Narratives”, Judith P. Zinsser, 2000.
https://muse.jhu.edu/article/17332
  • Do Muslim Women (Still) Need Saving?, Lila Abu-Lughod, 2013.
http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674088269