Exposé Non Sérieux : Perdre son temps

Bien qu’il ait grandement apprécié ses trois ans intensifs en prépa littéraire, El Juju a bien envie de voir les choses sous un autre angle que le prisme normalien. C’est pour cela qu’il a décidé de s’amuser à piocher des sujets d’oral de philosophie de l’ENS pour les traiter de manière décalée et sans la moindre prétention philosophique. Sérieux s’abstenir…

Dans une société dans laquelle tout va très vite, qu’il s’agisse des informations, des modes, des technologies ou même de l’endormissement d’un étudiant devant le cours qu’il essayait de mémoriser, perdre son temps est quelque chose d’extrêmement frustrant. Les situations propices à cette expérience sont d’ailleurs de plus en plus variées : nous sommes tellement submergés de tâches à accomplir qu’on finit toujours par perdre du temps pour une activité au profit d’une autre. Bon, je vais vite arrêter le blabla abstrait, poussif et inutile pour entrer dans le vif du sujet.

Il m’arrive d’avoir l’impression de perdre mon temps quand je fais une halte dans un magasin, par exemple. Un vrai cauchemar. Généralement, j’y vais pour acheter un cadeau ou quelque chose dont j’ai vraiment besoin. Mais vraiment. Il faut qu’il y ait une priorité absolue pour que je puisse éventuellement me forcer à y aller. Je ne suis même pas sorti de chez moi que je remarque que certaines conditions sont franchement défavorables. D’abord, comme par hasard, le temps est mauvais. Ce que je vois par la fenêtre me donne l’impression de vivre en plein milieu d’un film de science-fiction post-apocalyptique, entre le ciel gris, le bitume sale et la créature bizarre et radioactive qui se balade dans la r…ah non, c’est juste mon voisin qui sort son chien. En tout cas, le risque de rhume n’est jamais loin, en sachant que j’en sors à peine, ça serait pénible d’en choper un autre. De plus, le magasin est, bien évidemment, à l’autre bout de la ville. Alors, je vous connais, vous allez me dire : “Mais Juju, tu as le permis, ça te facilitera la tâche !”. Et je vous répondrai gentiment : “J’AI PAS DE BAGNOLE, CONNARD !”. Une situation typique d’étudiant, évidemment. Je suis ainsi forcé de sortir dans le froid pour prendre divers transports en commun afin d’atteindre le magasin qui m’intéresse.

Je me décide à sortir de chez moi et à braver le froid glacial (“Putain, je croyais qu’il faisait au moins 10 degrés, il en fait -2, ça pique…”) pour rejoindre mon arrêt de bus. Arrêt de bus que je dois atteindre avant 14h37 précises puisque, si j’arrive à 14h38, il faudra que j’attende une heure afin d’en avoir un autre. Il est 14h30 lorsque je sors de chez moi. Je passe à peine le seuil de la porte que je croise mon voisin évoqué plus haut qui veut à tout prix taper la discute, quand bien même son cabot n’est visiblement pas de cet avis étant donné qu’il aboie furieusement et grogne à ma vue : « Bonjour ! Comment allez-vous ? Moi, ça va. Regardez, j’ai un nouveau portable. Très performant. Il fait pas beau aujourd’hui, hein ? On peut espérer un retour du soleil dans quelques jours, mais d’ici là… ». Une seule réponse traverse mon esprit : « DÉGAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAGE !!! ». Cependant, puisqu’on m’a appris certaines valeurs comme le vivre-ensemble et la politesse, je me contente d’acquiescer : « Oui…oui…ah ? …ah ouiiiii… ». Je profite du moment où il me montre le déchet qui lui sert de portable pour voir l’heure sur son écran : 14h35. En voyant cela, l’âme de Usain Bolt prend possession de mon corps et me force à courir très vite. Mon voisin cherche à me retenir : « Maiiiiis attendez, il faut que je vous montre la fonctionnalité ‘SMS’, elle est géniale ! ». Pour la politesse, on repassera plus tard…

J’arrive in extremis à mon arrêt de bus, alors que celui-ci s’apprête presque à repartir. Oui, c’est moi qui, au moment où les portes étaient censées se refermer, ait cogné sur la vitre afin que le chauffeur veuille bien, avec un soupir d’indignation, me permettre d’entrer dans son bus. Je peine même à le remercier puisque le sprint que j’ai dû accomplir m’a fait goûter au combo « épuisement d’un individu peu sportif + respiration de la pollution atmosphérique ». C’est avec les poumons qui brûlent et la tête qui tourne que je dois trouver une place dans le bus, dans lequel je vais finir par rester planté debout, au milieu du couloir bondé de gens. Dois-je vraiment vous dire ce que je pense des gens ?

Une fois arrivé au terminus, je dois à présent m’aventurer dans le métro. Puisque je peux enfin trouver une place assise, je me dis que, pour passer le temps, je vais…j’ai oublié mes écouteurs… J’AI OUBLIÉ MES ÉCOUTEURS, MERDE ! Ainsi, mon trajet de métro me permet de passer de pollution sonore en pollution sonore, entre les gosses intenables qui hurlent dans la rame, le soi-disant musicien qui vient jouer avec mes nerfs par la stridence de son jeu d’accordéon et la bande de jeunes qui entrent dans la rame avec une enceinte portable à plein volume. Le passage par le métro m’aura permis de faire le tour de l’ensemble du spectre sonore perceptible par l’oreille humaine.

Je sors de la rame avec un affreux mal de crâne et me dirige vers le magasin dans lequel je dois effectuer mes emplettes. Et là commence un tout autre parcours du combattant : il s’agit de retrouver le produit qui m’intéresse. Plusieurs cas de figures se présentent : soit on a une idée très précise de ce que l’on cherche, soit on en a une idée très vague, voire inexistante.

Dans le premier cas, je me dis que je vais me débrouiller sans l’aide du moindre être humain pour retrouver ce que je cherche. Cependant, le magasin est grand. Très grand. Tel un mec bourré qui cherche sa voiture dans un parking, je déambule dans l’établissement sans pouvoir trouver ce que je cherche car, évidemment, je connais très mal le magasin et mon égo mal placé m’a incité à surestimer mes capacités à atteindre mon but. Je me résigne à entrer en contact avec un vendeur pour lui demander où je pourrais trouver l’objet que je cherche à acquérir : « Vous en trouverez à l’entrée du magasin, monsieur ! ». A cet instant, je suis évidemment à l’autre bout du lieu, au bout d’une demie heure d’errance et je dois encore perdre plusieurs minutes à rejoindre les premiers rayons. Une fois ma destination atteinte, je fouille du regard les étalages sans pouvoir mettre la main sur ce que je cherche précisément. Sans compter que la vendeuse présente dans le rayon est déjà occupée à renseigner d’autres clients. Mon orgueil reprend le dessus et me suggère que je n’ai certainement pas vu ce que je cherchais par manque d’attention et que je finirais bien par le trouver. Au bout d’un quart d’heure de recherche, je finis par supplier à genou la vendeuse de me dire où se trouve le produit dont j’ai besoin. Une vraie scène de tragédie grecque. La réponse est sans appel : « Ah, il est en rupture de stock, monsieur. Mais nous pouvons toujours le commander, il arrivera dans un mois… ». Je laisse pour plus tard la conclusion de ce cas de figure pour passer au second.

Dans le cas où je ne sais pas ce que je cherche, le magasin est pour moi un immense catalogue grandeur nature dans lequel je me balade afin de relever les nombreux choix qui se présentent à moi. De rayon en rayon, je fais une note mentale de ce qui me semble intéressant. Au bout de la quatrième note, je finis par me demander ce que j’avais relevé en premier. Je repars alors vers les premiers étalages pour me remémorer ce que j’étais censé mémoriser et remplace les notes mentales par des notes écrites sur mon smartphone. Dans la foulée, j’oublie également ce que j’avais relevé dans les rayons suivants. Je refais un nouveau tour dans les étalages par lesquels je suis déjà passé et poursuis ma progression jusqu’au bout du magasin. Au bout d’une bonne demie heure d’enquête, en comptant le problème que m’a posé ma mémoire de poisson rouge, je me retrouve avec une liste d’une dizaine de suggestions. Ce n’est pas énorme, me direz-vous. Il est clair que j’ai commencé par éliminer ce qui était le moins pertinent. De dix suggestions, je suis passé à neuf, puis à sept, puis à quatre, puis à deux. C’est là que mon éternelle indécision entre en jeu. Le dilemme parfait : deux idées qui se valent, deux motifs d’espoir de sortir le plus vite possible de cet enfer qu’est le magasin dans lequel je me trouve. Le tragique pointe encore le bout de son nez et cela ne me surprendrait même pas que je sois en fait au beau milieu d’une scène de théâtre du XVIIème siècle en train de jouer une pièce de Racine devant un parterre d’aristocrates qui auraient les larmes aux yeux face à la tension que génère le dilemme qui se présente à moi. L’angoisse monte, s’intensifie, s’enfle. Mon corps se met à trembler et une envie de hurler à gorge déployée s’empare de moi. Au bout d’une autre demie heure d’intense indécision, je finis par me dire « Merde » et je laisse le hasard choisir pour moi en tirant à pile ou face avec une pièce de mon porte-monnaie. Je repars à l’entrée du magasin, puisque c’est finalement mon premier choix qui est ressorti. Cependant, avec tout le temps que j’ai perdu à explorer le magasin de fond en comble et à me décider sur ce que j’allais acheter, je n’avais pas mesuré le fait qu’il ne restait que cinq exemplaires de l’objet qu’il me fallait, exemplaires dont cinq clients se sont évidemment emparés pendant mon absence.

On en revient à une conclusion similaire au premier cas : l’impasse produite par une bête rupture de stock qui nous a finalement fait perdre un temps incroyable. Etant donné que je suis étudiant en lettres, je vais me passer de calcul (je ne dirai rien à ceux qui savent que j’ai fait un bac L spécialité maths, ils savent ce que je vais leur répondre…), mais il est clair qu’entre le trajet vers le magasin, la déambulation et la recherche dans le magasin et le trajet de retour que je vais devoir faire, je me rends compte dans les deux cas que j’ai certainement perdu plusieurs heures pour rien, puisque ce que je n’ai même pas pu mettre la main sur ce que je cherchais. Et, au lieu de cela, j’aurais très bien pu aller boire un verre avec mes potes, me détendre devant un bon jeu vidéo, réviser mes cours pour les partiels qui approchent, finir le dossier que j’ai à rendre pour un TD ou même, plus important encore, rattraper le retard que j’ai sur toutes mes séries ! Sans compter que, face à ce genre d’échec, autant vous dire que ma motivation ne peut que faire une chute vertigineuse. Il ne me reste plus qu’à quitter le magasin bredouille, prendre à nouveau les transports en commun dans lesquels je vais devoir côtoyer des énergumènes de mon espèce pendant plus d’une heure et étaler ma masse corporelle sur mon lit devant Youtube après avoir passé le pas de ma porte.

Finalement, toute cette histoire nous permet de soulever diverses questions : ne ferait-on pas mieux de penser à prendre son temps plutôt que d’être angoissé à le perdre ? Dans quelle mesure doit-on dépendre des ressources matérielles ? La misanthropie est-elle viable ? Cet article était-il vraiment drôle ? Est-ce que je pose vraiment trop de questions ?

El Juju

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