Exposé Non Sérieux : La fête

Bien qu’il ait grandement apprécié ses trois ans intensifs en prépa littéraire, El Juju a bien envie de voir les choses sous un autre angle que le prisme normalien. C’est pour cela qu’il a décidé de s’amuser à piocher des sujets d’oral de philosophie de l’ENS pour les traiter de manière décalée et sans la moindre prétention philosophique. Sérieux s’abstenir…

Ah, la fête… Toujours le genre de moment qu’on attend avec impatience…ou pas…

Pour nous autres, étudiants, nous avons tendance à nous représenter la fête à travers ce que nous appelons plus communément « soirées ». Derrière ce terme se cachent plusieurs écoles. Une ironie quand on est étudiant… Je sais, elle était facile…

 

D’abord, il y a la soirée en petit comité. On connaît tous ce moment où on a été invité à l’arrache pour une crémaillère ou un anniversaire qui réunira très peu de monde puisque soit l’hôte est misanthrope, soit personne ne l’aime. Non, je suis mauvaise langue, il y a aussi le cas où cet abruti n’a pas trouvé de meilleur moment que le soir où tout le monde est rentré dans sa campagne. Mais c’est pas grave, on l’aime bien, ce petit con. Alors on y va…

 

Évidemment, on arrive avec une demie heure de retard parce qu’on a galéré à trouver la rue : « Quoi ? C’était pas la rue parallèle à celle où se trouve ce bar dans lequel il y a déjà une ambiance incroyable ? ». Malgré cela, on s’est paré de ses plus beaux vêtements, on s’est délicatement parfumé et on ramène de la boisson, du manger et éventuellement un cadeau si l’occasion s’y prête, et si on n’est pas trop fauché. On entre dans l’appartement sûr de soi, avec un sourire radieux, en se disant qu’on va peut-être pouvoir s’enjailler un max. À un détail près : on ne connaît personne… Et oui, tous nos gars et filles sûrs sont chez eux, dans leur petite campagne, en train de comater devant Netflix pour rattraper la série dans laquelle ils avaient beaucoup trop de retard parce que la malédiction des examens les a empêchés de se mettre à jour. Au lieu de cela, on se retrouve devant un parterre de lémuriens. En tout cas, c’est l’impression qu’on en retient quand on voit les grands yeux avec lesquels ils regardent le nouvel arrivant qui vient d’entrer dans la pièce, tel un témoin de Jéhovah qui viendrait se taper l’incruste. À cet instant, le sourire que l’on avait avant d’entrer commence à disparaître progressivement. À croire qu’il a décidé de migrer sur le visage de l’hôte, content de voir un invité supplémentaire à sa soirée qui réunit aussi peu de monde. Il nous accueille de la manière la plus obséquieuse qui soit : « Oh, des chips, des bières et un cadeau, il fallait pas, voyons ! Viens que je te présente à mes amis de lycée ! ». On salue tout le monde presque à contrecoeur, on prend un verre et on s’installe à même le sol, vu qu’il n’y a déjà plus de place assise.

Ainsi commence le calvaire. Puisque nous sommes cinq dans la pièce, la conversation qui avait déjà commencée avant que l’on arrive est purement collective. Hors de question de parler de manière isolée avec l’hôte : non seulement ce serait mal vu, mais c’est aussi lui qui mène la danse. Malgré les efforts désespérés de chacun pour tenter de nous intégrer à la conversation, c’est fatal : on est condamné à rester simple spectateur face à des gens qui évoquent des anecdotes qui nous échappent totalement et dont on se contrefout. Ces personnes-là sont tellement dans leurs délires qu’on est dans la même position qu’un novice au milieu d’une secte satanique pratiquant un rituel dont on ne connaîtrait pas les rouages. Le seul moment où l’on se fera remarquer, c’est quand on sera bloqué dans les toilettes, alors que tout le monde sauf nous savait qu’il ne fallait pas mettre le loquet défaillant, l’hôte déclarant alors le branle-bas de combat pour qu’on nous libère. Bref, on part avant tout le monde de cette soirée en maudissant l’hôte durant le trajet du retour.

Une autre école, c’est la soirée à domicile mais qui accueille bien plus de monde. Cependant, nous allons nous concentrer cette fois-ci sur les hôtes. En effet, le terme est au pluriel car rien de mieux qu’une collocation pour accueillir une armée de fêtards en furie. Puis c’est plus pratique d’être plusieurs organisateurs. Puis je fais ce que je veux de mon article, merde !

Dans cette situation, on est un peu mieux organisés au départ. On envoie les invitations bien à l’avance, on achète de quoi boire et quelques pizzas même si on demande aux invités de ramener un petit quelque chose – parce qu’on reste des étudiants fauchés, après tout – et on fait même une petite liste de morceaux qui passeront sur les enceintes. Tout est parfaitement calculé, que ce soit le placement spatial des boissons ou encore l’accueil des invités. Qu’est-ce qui pourrait arriver de mauvais ? Hein ?…

Notre focalisation va se porter sur l’une des colocataires, la plus responsable de toutes, la plus organisée, bref, ce genre de personne particulièrement respectable qui mènera sans doute une carrière honorable dans les ressources humaines…ou dans l’évènementiel, si elle ne trouve pas mieux. Le problème est que, dans l’immédiat, ce qui devait être une soirée facile à assurer devient progressivement une affaire quasiment impossible à mener. Certains invités arrivent avec une bouteille de bière déjà entamée depuis belle lurette, d’autres les mains vides. Le volume sonore initialement correct augmente de plus en plus. Un maladroit a renversé l’intégralité de son verre sur le parquet déjà vétuste. En à peine trois heures de fête, une porte, trois lampes et vingt-cinq verres ont déjà été cassés. Et les autres colocataires ? L’une copule tranquillement dans sa chambre avec son ou sa partenaire, voire les deux, pendant que l’autre est en train de vomir dans le lavabo de la cuisine, en parfaite synchronisation avec l’une des invités dont les cheveux sont tenus par une autre dans les toilettes pour évacuer le trop-plein d’alcool. Une véritable symphonie. L’image que nous pouvons nous faire de cette fête a l’air d’un tableau de la Renaissance, avec ses cris et ses postures dramatiques. Une espèce de chaos improbable dans lequel tout le monde est pris d’une sorte de fureur dionysiaque. Enfin, si vous préférez que je le dise autrement : c’est le bordel !

L’hôtesse qui nous intéresse est clairement dépassée par la situation et se dit même qu’il ne pourrait rien y avoir de pire. Si seulement… À trois heures du matin, tout le monde se tait soudainement après avoir entendu un tambourinement à la porte. C’est comme si le temps s’était arrêté : tous les regards se tournent vers l’entrée, les buveurs arrêtent de boire, les fumeurs arrêtent de fumer, les vomisseurs arrêtent de vomir, la musique arrête de musiquer. Notre hôtesse ouvre : « Police, on nous a appelé pour tapage nocturne. ». En effet, on l’avait oublié, le volume sonore évoqué plus haut. À tel point qu’on n’entendait même pas le voisin du dessus taper sur son parquet pour manifester son mécontentement. Après une petite conversation avec les invités-surprise accompagnée d’un avertissement de leur part et d’une récupération d’un nom et  d’un numéro de téléphone, les plus déçus rentrent chez eux l’air gêné quand les autres restent pour une petite partie de jeu de société. Le lendemain matin, notre hôtesse engueulera copieusement ses colocataires : « Plus jamais les soirées dans l’appart’, vous entendez ? PLUS JAMAIS ! ». Deux jours plus tard : « Hé mais dans un mois, c’est mon anniversaire ! Petite soirée ? – Allezzzzzzzzz ! ».

 

La dernière école, c’est bien évidemment la soirée étudiante dans un club ou une discothèque, pour les plus anciens d’entre nous. Je vous pose le décor : une boîte franchement trop petite pour accueillir du monde, avec des murs qui suent autant que les personnes qui s’y trouvent et un fumoir qui donneraient l’impression d’un brouillard nucléaire. Mais nous n’y sommes pas encore : la soirée commence à peine.

Les organisateurs sont là bien avant…sauf trois parmi les six, partis chercher un kebab : « Non mais, chef, j’avais une dissert’ à finir, j’ai pas eu le temps de manger avant de partir, désoléééé… ». Bref, la bonne excuse adressée au Président du Bureau Des Etudiants. Le genre de personne particulièrement rodée, parée à la moindre éventualité dans ce genre d’événement. C’est plus par principe qu’il ne supporte pas que trois de ses esclaves subordonnés ne soient pas présents, il peut très bien se débrouiller avec les deux autres. Soudainement, un jeune homme se présente dans le lieu, le premier arrivant, beaucoup trop en avance. Il s’agit du Débutant : il n’a jamais fait de soirée en boîte, il ne sait pas vraiment s’il va aimer cela, mais il prend son courage à deux mains et décide de tenter l’expérience. On remarquera même qu’il est particulièrement bien habillé pour l’occasion. Cependant, il ignore qu’il ne faut jamais arriver à l’heure dite à une soirée étudiante, sous peine d’être tout seul. Qu’à cela ne tienne : cela lui permet de donner un coup de main au BDE pour prendre ses marques dans l’établissement en installant les consommations au bar et en calibrant le volume de la musique. Petit à petit, un peu plus de monde commence à débarquer dans le club, tels les mecs de TTC. On prend le tout, on mélange et on attend quelques heures…

Il est une heure du matin et la fête bat son plein. Le lieu est plein à craquer, la musique est assourdissante et pleine de basses fréquences, la boisson coule tellement à flots que le sol est déjà trempé et collant (à moins que ce ne soit la sueur…). Vous voyez le tableau de la Renaissance dont je parlais plus haut ? Celui que l’on observe actuellement est encore plus dramatique, encore plus intense, encore plus dionysiaque, encore plus…oui, oui, c’est toujours le bordel, mais en pire… Regardons tout cela d’un peu plus près. Parmi les gens qu’on observe, on a par exemple celle qui a perdu son amie dans le club et qui va passer l’intégralité de sa soirée à la chercher. Elle finira parmi les personnes les plus sobres en fin de soirée puisqu’elle n’aura pas bu une goutte d’alcool à force de chercher sa camarade. Ce sera d’ailleurs bien pratique pour cette dernière qui est en fait en train de vomir dans une ruelle un peu plus loin de la boîte, accompagnée d’une des membres du BDE faisant preuve de responsabilité. Se trouve également parmi les convives une bande de jeunes hommes dont les hormones sont sur le point d’éclater et qui ont, comme par hasard, tous eu l’idée de se mettre torse nu, avec pour seul prétexte la chaleur insoutenable du lieu. Parmi ceux-là, grande surprise : on retrouve le Débutant, beaucoup plus détendu qu’à son arrivée, tout joyeux car certainement dans un état d’ébriété avancé. Dans cette marée humaine, on peut observer un homme un peu…spécial. Après avoir consommé une certaine dose d’alcool, il va se mettre à considérer l’ensemble des personnes présentes comme ses amis. C’est le même personnage qui, après s’être fait refuser un câlin, ira s’assoir dans un coin et chercher à trouver le sens de la vie dans les projecteurs de l’établissement. Bien évidemment, la queue devant les toilettes est particulièrement longue, que ce soit relatif au nombre de personnes qui attendent pour rentrer dans la pièce ou le temps qu’il faut pour que le trône soit accessible. Alors que cela fait une demie heure que la porte est close, elle finit par s’ouvrir enfin pour voir sortir…un couple satisfait qui n’a manifestement pas perdu de temps et retourne s’amuser sur la piste comme si de rien n’était. Enfin, on va pouvoir se soulag…ah non, finalement, une urgence de type « évacuation expresse d’alcool » est en vue et il va falloir à nouveau faire preuve de patience. Certains iront alors s’aventurer un moment dans le brouillard du fumoir dans lequel s’est ouvert un atelier « roulage de clopes » s’adressant tout particulièrement à un public d’ivrognes qui auraient du mal avec ce genre de tâches manuelles dans un état second. À la sortie de la boîte se déclare une dispute entre le videur et l’un des étudiants beaucoup trop imbibé d’alcool. Ce dernier réclamera haut et fort que le Président lui vienne en aide, mais celui-ci est malheureusement beaucoup trop occupé à s’amuser sur la piste de danse, torse nu, en chantant par cœur les paroles de Freed from Desire de Gala avant de déclamer du Racine. En effet, un bon Président bourré se doit de pouvoir déclamer du Racine.

En fin de soirée, ce même Président sera très satisfait de lui-même et de son organisation, félicitant ses pantins subordonnés pour la soirée magique qu’ils ont donnés et fier de récupérer les objets trouvés afin de les redistribuer en grand seigneur à leurs propriétaires qui les auront réclamés sur Facebook le lendemain : « J’ai perdu ma veste noire, du coup, j’ai choppé un rhume. Bisous. ». Mais c’est également durant ce même lendemain que le Président déchantera, ayant appris qu’il y a eu cinq comas éthyliques durant la soirée, dont le pauvre Débutant qui ne connaissait pas ses limites. Il sera ainsi traîné en place publique et jugé comme la risée des Présidents des BDE de France.

Finalement, nous retiendrons une chose de tout cela : l’abus d’alcool est dangereux pour la santé… Quoi ? Vous vous attendiez vraiment à une conclusion érudite, pleine d’esprit et d’intelligence, calibrée pour intégrer l’ENS ?

El Juju

« »

© 2019 Parabole. Theme by Anders Norén.