Un mur blanc, un lit blanc, des draps blancs, des rideaux blancs. Tout est blanc. Les hommes sont habillés en blanc : blouses blanches, carnets blancs, cheveux blancs. Oui, tout est blanc. C’est fou, tant de clarté dans un monde si obscur. Je voudrais tout voir peint en noir, ou en rouge… mais c’est une couleur, alors je refuse. Qui suis-je ? Je ne suis personne, ou je suis elle mais, elle, elle est partie. Que de torture dans mon esprit. Je ne vois qu’elle, je la vois partout. Je sens sa présence. Elle m’envoie des signes. Personne ne les voit. Ils sont tous fous, mais ils disent que c’est moi parce qu’ils ne comprennent pas. J’ai beau hurler elle ne me répond pas. Vous croyez qu’elle m’en veut ? Moi je m’en veux. Je revois toujours la scène dans ma tête. Son visage ensanglanté et ses yeux effrayés. J’aurais voulu la prendre dans mes bras et lui dire que ça allait mais je ne pouvais pas bouger. Quelqu’un entre. Il me sort de ma torpeur. Je ne le vois pas, aussi blanc que le reste. Je crois qu’il me parle, il me prend la main. Je la retire. Des sanglots. Non, pas des sanglots, pas comme ceux qu’elle a versé. Je crie, je hurle : « NON ! ». Pas de sanglots, surtout pas. Je sens l’agitation. Tout le monde se précipite sur moi, ils me plaquent sur le lit. J’ai des convulsions je pleure, je le sens à mes joues mouillées…

Elle se tient devant moi, plus belle que jamais. Ses longs cheveux noirs ondulent avec magnificence sous le doux soleil de ce mois de mai. La robe que je lui ai offerte épouse ses formes à la perfection. Elle est parfaite, elle l’a toujours été. Je n’ai jamais compris pourquoi elle était avec moi, le plus minable des minables. Elle avait l’habitude de me répondre : « L’amour a ses raison que la raison ignore. » et elle m’embrassait avec passion. J’ai tout ce dont je rêvais, mais par-dessus tout, je l’ai elle. Mon seul et unique amour, celui que personne ne peut remplacer. Je l’aime et elle m’aime aussi. Aujourd’hui, c’est le jour, le grand. J’avais tout fait dans les règles, d’abord demandé la permission du père. Il m’avait répondu : « Fichtre ! T’es la pire personne qu’elle pouvait choisir, mais elle t’a choisi. Ça sauterait aux yeux d’un aveugle, alors je s’rais là mon p’tit ! ». J’avais alors couru acheter une bague, la plus chère du magasin comme la tradition l’exigeait. Je n’avais pas remarqué que c’était la plus laide aussi… Elle ne m’en avait pas tenu rigueur, j’étais un minable, oui, sauf à ses yeux. Plus banale que ma demande il n’y avait pas, elle n’avait pourtant rien trouvé de plus singulier. Maintenant l’heure était venue, nous devions prendre la voiture pour aller chercher la robe, la blanche. Elle l’avait choisi seule, elle refusait que je la vois avant le moment fatidique : « ÇA PORTE MALHEUR ! » m’avait-elle hurlé quand j’avais voulu entrer. Je suis impatient, enfin unis pour la vie. C’était notre destin, et il ne nous a fallu qu’un regard. Le coup de foudre littéralement, car ce fut un regard sous un éclair. L’orage battait son plein. Nous sommes dans la voiture, je mets les clefs sur le contact et c’est parti. Je roule lentement. Un cycliste ! Il sort de nulle part, je l’évite tant bien que mal avec fracas. Cela bouge dans la voiture, ça remue mais il est sauvé. Je me retourne vers elle et lui demande si ça va. Un cri, c’est le choc. Le sang coule sur son visage, la peur se lit dans son regard. Elle murmure : « Notre amour vaincra la mort », ses yeux se ferment. Je hurle, mais c’est trop tard.

Je crie encore. C’est la nuit maintenant. Une infirmière accourt. Elle est habillée en blanc mais elle a la peau sombre. Ses cheveux sont en bataille. Je regarde l’heure, 3h00 du matin. J’ai dû la réveiller. Elle demande :

« – Tout va bien monsieur ? Je peux faire quelque chose pour vous ?
– Je veux de la peinture. De la peinture noire.
– Je suis désolée… Nous n’avons pas le droit de fournir ce genre de chose aux patients. Que pourrais-je faire d’autre ?
– Rien, allez-vous-en. Vous me prenez pour un fou mais elle est là. Elle ne m’abandonnerait jamais.
– Reposez-vous. Appelez-moi en cas de besoin. »

Elle sort. Je suis seul. Les ombres dansent. Je sens une légère brise. Pourtant les portes et les fenêtres sont fermées. Je ne suis pas seul. Elle est là, avec moi. Elle est revenue. Elle sait que j’ai besoin d’elle, elle ne m’a pas abandonné. Je n’en n’ai pas douté une seule seconde. Enfin ensemble : 

« – Je voudrais tout peindre en noir depuis que tu es partie. Je ne voulais pas les croire, quand ils m’ont dit que tu étais partie. Je refuse de dire le mot qu’ils ont employé. Ils avaient tort, tu es là, avec moi. Jamais tu ne partirais sans moi. L’amour vaincra la mort, l’amour vaincra la mort. J’aimerais tant sentir ton contact. Tes doigts enlaçant les miens. Tes lèvres sur les miennes. Tu me manques E., si tu savais. Vivre sans son âme sœur c’est impossible. »

Je me tais. Mon souffle se faisait plus bruyant. Les rideaux émettent un léger bruissement. Un signe. Elle me signale sa présence. Une ombre s’avance vers le lit. Trou noir.

Mon infirmière me réveille, toujours la même. Elle veut que je sorte aujourd’hui, que je vois les couleurs de la nature. Je ne veux que du noir mais j’obéis. Elle me tend des vêtements, ils sont noirs. Enfin on exauce mon souhait. Ils doivent au moins m’accorder mon deuil, mais elle est là alors j’affirme : « Elle est encore ici, pas besoin d’être en deuil, je veux d’autres vêtements ». L’infirmière part sans un mot emportant les vêtements. Je m’assis sur le rebord du lit, un papier est dans ma main, je l’ouvre doucement :

L’amour est plus fort que la mort.

                                                             E.

Encore un message. Elle était là. Elle me laisse seul. Pourquoi est-elle partie ? L’infirmière revient. Elle me pose d’autres vêtements : blancs. Je la regarde :

« – Elle m’a envoyé un message, tenez si  vous ne me croyez pas. »

Je tends la main et lui donne le papier.

« –  Il n’y a rien. Juste du vent. Suivez-moi. »

Elle a raison, juste du vent. Mon visage se décompose. Je veux hurler mais je me retiens. Ca annulerait ma balade et j’ai soudainement envie de sortir. Elle ouvre la porte, je m’engage dans le couloir. De toute façon, cet endroit n’est fait que de couloirs et de portes. Un vrai labyrinthe. De sombres têtes défilent, la mienne est inanimée. Nous passons des étages, on descend. L’infirmière me mène à l’air libre. Elle me parle pour me tenir compagnie, mais cela ne m’atteint pas. Je suis à des kilomètres au-dessus du ciel. Une voix de femme se fait entendre: « Reviens sur Terre. Je t’attends ». Mon visage s’illumine comme il s’était éteint:

« – Vous avez entendu ça ? Elle m’a parlé, encore! »

L’infirmière secoue la tête et me regarde avec compassion.

« – Non, il n’y a rien d’autre que les cris du patient 613. Suivez-moi, je vous mène au calme. »

Je proteste mais elle me prend par la main, m’emmenant au loin. Une poule. Nous passons devant une poule. Je ne suis pas le plus fou ici. Non, je ne le suis pas du tout : elle ne m’a jamais quitté. La végétation se fait plus dense, on se croit en forêt. Ma surveillante m’assoit sur le banc. Soudain, une forme. Je l’aperçois. Ses longs cheveux ondulant sous la brise et son visage paisible s’engouffrant dans les arbres. Je veux me lever et la suivre mais c’est impossible.

Le ciel se couvre, de gros nuages noirs font leur entrée. Le vent se lève mais je ne vais pas me mettre à l’abri. Je suis mieux ici, sous la tempête. La place est déserte lorsque les premières gouttes tombent. Je suis bien. Une silhouette de femme se dessine de l’autre côté. Elle est trempée tout comme moi. Elle me sourit puis s’avance avec grâce. Nous ne sommes qu’à quelques centimètres, son regard me transperce. Je fonds. Elle est magnifique sous son regard de glace. Elle murmure :

« – On m’appelle E. et toi, c’est comment ?
– La plupart du temps on ne m’appelle pas, je dois être trop bizarre pour être appelé. »

Un éclair frappe le sol près de nous. Sans que je comprenne, en une fraction de seconde elle est sur moi. Elle pose ses lèvres sur les miennes. C’est doux, comme des pétales de roses. C’est chaud et agréable. Je sens ses cheveux mouillés sous mes doigts, son contact. Mes mains sur ses hanches, les siennes balayant mes cheveux. Elle s’éloigne, ses grands yeux bleus pénètrent les miens :

« – Boum ! Coup de foudre. »

Je crois l’entendre rire. Elle part. Je crie :

« –  Quand vous reverrais-je ?
– Nous nous reverrons, c’est tout. »

 

Partie. Moi je suis ici. Elle m’a laissé seul. Elle me laisse toujours seul. Elle m’a abandonné. L’infirmière parle dans le vide. Je la coupe :

« – Nous ne sommes que des numéros ici ? Je ne suis qu’un numéro pour vous ? Les hommes sans nom …
– 
Ne dites pas n’importe quoi !
– J’ai vu un numéro s’éloigner par ici, elle. Elle est partie, j’ai voulu la suivre mais tout fut vide. Je vais la suivre.   »

Je rigole, un rire sans joie. Je me lève et cours derrière les ombres funèbres qu’elle a laissé derrière. Veut-elle que je la retrouve ? Ou elle ne veut pas être retrouvée ? Elle me perd, elle s’enfuit. Je vois floue. On saisit mes bras, mes jambes. Fini de courir, on m’a rattrapé. Que de folie dans ce monde de fou. Je suis lucide.

Bâillonné, prisonnier, enfermé. La nuit pointe, la lune est belle, blanche et grande. Les rideaux sont dégagés, je veux voir son visage quand elle me contactera. Je veux lui cracher dessus. Elle m’a laissé. Partie, pouf, envolée en prenant mes souvenirs, mon cœur, ma vie. Elle a préféré fuir et me laisser ici-bas, avec pour seule compagnie mes regrets et mon amour. Cet accident, ce n’était pas de ma faute, ce n’était pas de la sienne mais elle aurait pu se battre pour rester avec moi. L’amour est plus fort que la mort oui, mais qu’en est-il de la haine ? La ressent-elle d’où elle est ? Je veux la tuer. Enfoncer mes doigts dans sa nuque, crever ses yeux, arracher  ses cheveux que je chérissais tant naguère. Quel est son but ? Me rendre encore plus mal que je ne le suis ? Qu’ai-je fais pour qu’elle me veuille autant de souffrance ? Je l’ai tuée, mais c’était un accident. Je ne voyais pas cette cruauté dans l’être que j’aimais. Maintenant, je ne vois plus que ça, il ne reste plus que ça. Je n’ai plus qu’à la tuer à nouveau quand elle reviendra. Voir son sang couler sur son visage. Légère brise, elle est là. Lit-elle mes pensées ? Je suis sure que c’est le cas. Sa frêle silhouette se dessine devant mes yeux mais reste dans le flou, comme les fantômes. Va-t’en ! Je suis incapable de le lui dire, quoi qu’elle soit, quelques soient ses intentions. Le spectre s’avance vers moi, tout près de mon visage. J’entrevois ses yeux pendant quelques instants : le néant. Une petite boule de lumière éclaire ma chambre blanche. La sensation du papier qui se froisse dans ma main. J’ouvre mes doigts et déplie la feuille. L’apparition m’observe toujours quand je lis ces mots :

Hais-moi, je t’aimerai.
E.                                                     

Je hurle, faute de pouvoir faire autre chose. Ma cellule devient sombre à nouveau, elle est repartie.

Des semaines sont passées, aucun signe. Cette fois, elle m’a vraiment abandonné. J’ai moins envie de crier à force, juste envie de partir. Voler comme un papillon. Aller, venir au-dessus des grands arbres. Toucher le ciel et les étoiles, l’atteindre peut-être…  La rage est toujours en moi. Je l’ai surnommé l’ange noir.  Il me prend, puis il part des fois, me laissant dans mon profond désespoir. Le pire n’est même pas le manque, c’est la culpabilité. Je redeviens peu à peu lucide, c’est effrayant. Aujourd’hui Lucie, mon infirmière m’emmène en promenade. Elle espère de tout cœur que ça se passera mieux que la dernière fois mais je ne la crois pas. Je ne suis qu’un numéro sur une feuille de papier, j’ai oublié lequel. Elle entre dans la chambre, le sourire radieux des bons jours. Je le lui rends, par politesse ou courtoisie. Elle me tend des vêtements, les mêmes que la dernière fois. Je les enfile puis nous sortons de cet endroit empli de blanc. Les rayons du soleil transpercent mon visage, c’est agréable comme sensation. Je ressens, c’est dingue ! Lucie me fait la conversation comme d’habitude, seulement, pour la première fois je l’écoute. Nous déambulons dans les jardins, elle a même dû entendre un petit rire m’échapper. Je me raidis. Une femme devant moi. Identique à E., exactement la même. C’est elle ? C’est elle. Un mélange de joie, de crainte, d’amour et de haine entre dans mes poumons. Bizarrement, je ne trouve rien à lui dire. Elle passe à côté de moi et continue son chemin. Des larmes de rages commencent à couler de mes yeux. Comment ose-elle ? Je pars à sa poursuite. Elle se met à courir, laissant échapper un rire cristallin. Je hurle. Elle s’en fiche, elle chantonne, évoluant dans le labyrinthe de fleurs comme si elle le connaissait par cœur. Soudain elle s’arrête. Elle se retourne, ses cheveux fous devant le visage. Sans aucune hésitation je me jette sur elle, saisis son cou et serre, serre autant que je peux. Elle est à terre, elle suffoque mais je continue. Je ne contrôle plus rien. Je lui murmure : 

« – Je suis désolé, tellement désolé… Mais tu n’avais pas le droit, PAS LE DROIT TU ENTENDS ! Tu n’avais pas le droit de me quitter comme ça, de revenir et de repartir. »

Le corps ne gesticule plus, morte, elle est morte. Je me relève, du sang sur les lèvres. Mon infirmière est derrière moi, horrifiée, elle a peur :

« – Qu’avez-vous-fais ?
Emilia, c’était son nom, Emilia. Elle n’avait pas le droit de me quitter, de jouer avec moi. Je devais le faire… Je devais le faire… dis-je, sanglotant.
– Cette jeune femme ne s’appelait pas Emilia… mais Meryl, la patiente 704. Elle était schizophrène, internée depuis qu’elle a 10 ans. Vous avez assassiné une innocente. Je vais chercher des renforts. Suivez-moi, patient 354.
– Mais savez-vous au moins mon nom Lucie ?
– Je me fiche de votre nom. »

Elle m’emmène.

Un mur noir, un lit noir, des rideaux noirs, des barreaux noirs, des geôliers noirs. Tout est noir, absolument noir mais je ne suis toujours pas satisfait. J’ai assassiné une innocente, la sœur jumelle d’Emilia. Qu’ai-je fait ? Je suis fou. Je suis encore en cage. La mort me délivrera, un jour peut-être. J’attends que l’on m’accorde le pardon, mais comment le peuvent-ils alors que je ne le peux  moi-même ? Je les ai toutes les deux assassinées. Mortes, enterrées. Je suis un minable, et un meurtrier. Mon nom vous intéresse peut-être ? Il est toujours bon de savoir le nom d’une personne dangereuse, alors je vous le dis, haut et fort :

«  –  Mon nom est Raphaël Ollys, et j’attends le salut de mon âme ! »

 

Sergente Garcia