Drague de rue vs. Harcèlement de rue : pas de différence ?

Toi t’en penses quoi du harcèlement/drague de rue ?

“Oh ça va c’est bon, y’a plus grave qu’un type qui te fait un compliment nan ?”

Le consensus semble être posé pour dire que “le harcèlement c’est nul, ça devrait pas exister”. Mais qu’en est-il du harcèlement de rue ? À l’heure où il est déjà compliqué de faire reconnaître l’existence de ce phénomène, certain.es se mettent à défendre, ou du moins à souligner la différence supposée entre harcèlement et drague de rue. Je rappelle pour exemple qu’il a fallu attendre 2015 pour que Sytral (le réseau de transports lyonnais) mette en place une campagne d’affichages contre le harcèlement dans les transports en commun. Plus récemment, les foules se sont déchaînées contre Marion Seclin et sa vidéo car elle a eu l’audace d’avoir une opinion un peu différente. S’en sont suivies moult insultes et appels à la violence physique.
Cet article est en réaction à cette nouvelle tendance de faire de la “drague de rue” une pratique respectueuse, qui serait presque un acte de militantisme pour l’égalité hommes-femmes (car oui, j’ai pu entendre par une pick up artist(1) que “j’ai jamais vu de plus grands féministes que certains dragueurs de rue” → j’ai vomi 12 fois). Alors, quid de la “drague de rue” ? Il semblerait que ce soit une pratique tolérée par une grande majorité de l’opinion publique et comme un phénomène on ne peut plus normal. Nous savons très bien que notre avis sera loin de faire l’unanimité et que personne ne viendra s’en prendre à un “dragueur” (“bah oui, rooh y’a pire”). Les réactions vues précédemment, parfois violentes, à la simple évocation de ce problème, soulèvent bien l’ampleur de la chose et la difficulté de parler de ce phénomène sans que très vite, le ton monte. Légitimer la “drague de rue”  serait donner la possibilité à des harceleurs de se cacher derrière le nom de “dragueurs”. D’ailleurs, vous remarquerez qu’aucun homme qui interpelle une femme dans la rue ne se qualifiera de “harceleur”, mais bien de “dragueur”. Cela illustre alors parfaitement l’acceptation de l’existence de la “drague de rue” par la société, par les protagonistes qui se pensent dans leur bon droit d’interpeller et de valider quelqu’un.

(1) Ces dragueurs de rue se donnent le nom de “pick up artist” (= artiste de la drague).

“Non mais je t’explique, la drague et le harcèlement de rue c’est deux trucs complètement différents”

Faire une distinction entre drague de rue et harcèlement de rue, c’est déjà montrer qu’il y a une différence entre les deux. Or, personne ne se dit “harceleur”, et inversement, chaque personne qui interpelle estime qu’il/elle est dans son droit, qu’il/elle est simplement en train de draguer. Mais le harcèlement existe. Chaque “dragueur” autoproclamé est donc un potentiel harceleur.

L’avis du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) relatif au harcèlement sexiste et aux violences sexuelles dans les transports en commun, nommé «harcèlement de rue», définit “le phénomène de harcèlement sexiste et des violences sexuelles dans l’espace public, comme étant des manifestations du sexisme qui affectent le droit à la sécurité et limitent l’occupation de l’espace public par les femmes et leurs déplacements en son sein.”

Le phénomène du harcèlement de rue est mal compris dans sa condition de répétition ; à l’inverse du harcèlement domestique (que l’on constate lorsqu’il y a un acharnement du harceleur sur sa victime), le harcèlement de rue doit être pris en considération de la manière inverse : c’est la victime qui subit perpétuellement les diverses interpellations, peu importe si l’identité du harceleur change.

On prend donc le harcèlement de rue comme un phénomène collectif, sociétal, puisque dans la rue, il n’est pas le fait d’une seule personne qui s’acharne plusieurs fois contre sa victime mais bien de plusieurs harceleurs qui interpellent une même personne.

Si, théoriquement, tout le monde est d’accord pour dire que le harcèlement de rue c’est naze (et encore, le harcèlement de rue est bien trop peu reconnu et puni), le groupe autoproclamé comme dragueur ( harceleur, donc) est largement toléré, voire approuvé par la société. Le harcèlement de rue est donc bien déguisé, accepté et même favorisé (“Il vaut mieux un dragueur sympa qu’un gars qui m’insulte” : moi je prends ni l’un ni l’autre svp). Le harcèlement, sous couvert de drague, est donc un phénomène systémique (inclu dans le système).

Lorsque l’on parle de ce débat, il est courant de prendre le point de vue du harceleur plutôt que celui de la victime. Et oui, on parle toujours de ce bel éphèbe qui a vu une jeune femme sur le quai du métro et qui s’est dit que c’était la femme de sa vie. Mais personne ne pense qu’elle n’avait peut-être pas envie d’être dérangée et que ce brun ténébreux ne lui faisait pas plus d’effet que la poubelle que t’as oublié de sortir depuis 3 jours. Même si toi dans ton coin tu considères que ceci n’est pas du harcèlement, si la personne interpellée l’a ressenti comme cela, c’est du harcèlement. Pour son bon plaisir, le harceleur outrepasse le droit de quelqu’un à ne pas être dérangé.

“On vit pas dans un monde de bisounours, mais bon c’est pas la question”

Pour comprendre ce qu’est le harcèlement de rue, il est important et primordial de comprendre en quoi il s’inscrit dans un contexte plus large. Nous ne pouvons pas simplement occulter une partie du problème en disant que “ce n’est pas le sujet”, “là n’est pas la question”, car justement là est toute la question. Et oui, car je vous le donne en mille, roulements de tambour, mesdames et messieurs, nous vivons dans une société patriarcale. Alors j’entends déjà les plus braves d’entre nous faire des parallèles douteux entre les soldats du troisième Reich et les féministes. Mais il s’avère qu’aujourd’hui encore des différences de salaires persistent, les tâches ménagères sont majoritairement gérées par les femmes, la sous-représentation des femmes est prégnante dans la vie culturelle, nous remarquons l’omniprésence de la culture du viol… j’en passe et des meilleures. Alors pourquoi parler de ça me direz vous ? Et bien justement, c’est en voyant notre société actuelle, c’est-à-dire sous domination masculine, que l’on pourra questionner ce grand débat “harcèlement de rue / drague de rue”.

J’entends souvent des arguments dirent que “les femmes aussi ça drague”. Alors oui évidemment, les femmes ont tout à fait le droit de draguer et il faudrait en finir avec cette idée que c’est à l’homme de toujours faire le premier pas. Mais considérer qu’aujourd’hui le harcèlement de rue n’est pas une activité genrée est d’une malhonnêteté qui m’effraie. Le harcèlement de rue est né de cette propension qu’ont les hommes à considérer tout territoire(2) comme le leur et à outrepasser le droit de quelqu’un à ne pas vouloir discuter. Et c’est bien ce contexte qui est primordial. Si nous ne vivions pas dans une société patriarcale, qu’il n’y avait pas d’inégalités, qu’hommes et femmes pouvaient interagir sans que l’un ait le dessus sur l’autre, alors peut-être pourrions nous parler de drague de rue.

Cet argument va de pair avec les propos de certain.e.s qui vont presque jusqu’à reprocher aux femmes de ne pas être plus actives dans la séduction, en disant qu’alors l’égalité serait atteinte. Culpabiliser les femmes c’est fermer les yeux sur toute l’éducation et toutes les menaces que l’on apprend étant plus jeunes. Si vous êtes une fille, je m’adresse à vous : ne vous a t-on jamais dit de vous méfier ? De ne pas rentrer toute seule le soir, encore plus si vous êtes en robe ? Et bien, une

(2) : Nous généralisons ici le propos en disant “les hommes”. Il s’agit en effet d’un comportement remarqué, sur la répartition genrée de l’espace public. En utilisant “les hommes” nous voulons dire que ce n’est pas un phénomène isolé mais bien un comportement faisant partie du système. (et oui ON SAIT, tous les hommes n’ont pas ce comportement.) Nous vous renvoyons, si vous voulez plus d’informations, à ces articles traitant du sujet, celui là (sur la répartition dès l’école primaire) ou même encore celui-ci (concernant les transports en commun) !

fois que l’on a intégré toutes ces peurs et représentations, difficile de s’en détacher. Et si certain.e.s vous reprochent d’avoir peur, et bien croyez-moi, ce sont eux/elles qui sont en tort. De plus, de très nombreux cas montrent que la violence suite à une interpellation/acte de “drague” dans la rue est bel et bien une réalité. Il n’y a aucun moyen de savoir si l’homme qui vous parle est un “”dragueur”” ou un harceleur. Si vous niez la peur que peuvent ressentir ces filles, vous êtes au mieux pas très empathique, au pire vraiment égoïste.

Enfin, il n’est pas rare d’entendre que “reconnaître la drague de rue ce serait permettre une communion entre les genres *insérer un emoji licorne* et enfin arrêter les généralisations sur les hommes qui sont considérés comme des bêtes brutes”. Mais attention à ne pas échanger les rôles trop vite. En effet, actuellement les hommes sont encouragés dès leur enfance à se conduire de façon virile, à faire le premier pas, on nous apprend que les hommes ont des besoins sexuels difficiles à réfréner, etc. Mais mettre sur le même plan ces constructions et la souffrance d’une femme qui se fait agresser/interpeller dans la rue est plus que douteux. Alors oui, la fin du système de harcèlement de rue va permettre de soulager les femmes, ce seront elles qui en bénéficieront.  
J’entends aussi arriver le #notallmen* : je tiens à vous dire que non tous les hommes ne sont pas concernés par ce phénomène, tous les hommes ne sont pas des harceleurs. Mais si vous pouviez mettre votre égo de côté 2 minutes et arrêter de penser “et non moi je fais pas ça arrêtez :(“ mais plutôt regarder la situation plus largement, le débat pourrait peut-être avoir lieu.

*Lorsqu’un débat sur le thème du sexisme est lancé et que les femmes racontent comment elles vivent ces expériences, il y a toujours un homme pour dire que “mais non moi je suis pas comme ça, on est pas tous des salauds”. D’où la naissance du “#notallmen” (= “pas tous les hommes”)

“Bah alors on peut plus parler ?”

Que celui/celle qui n’a jamais entendu quelqu’un prononcer cette phrase me jette la première pierre. T’adresser à quelqu’un dans la rue c’est possible si tes intentions ne sont pas celles de “la drague” : personne n’accuse un.e passant.e de harceleur si il/elle demande son chemin dans la rue. La rue n’est pas un lieu de socialisation, personne ne va dans la rue pour se faire draguer : la rue est avant tout un lieu de passage (du fameux point A au fameux point B tmts). Malheureusement ce n’est pas un événement exceptionnel que de se faire aborder dans cet espace. Et l’on entend très souvent ce genre de phrases pour défendre la socialisation dans la rue :

  • Les généralisations d’une expérience personnelle

« une fois je me suis fait draguer c’était cool / moi aussi j’ai dragué donc ça va  » : 1) Ce n’est pas parce que tu prends plaisir à te faire draguer que c’est le cas pour tout le monde. 2) Si une fois c’était “cool”, est-ce qu’au bout de la dixième fois c’est pas relou ? 3) Une expérience personnelle n’est pas un argument ni une preuve, c’est un témoignage. Nous pouvons aussi entendre “Oui mais par exemple la cousine de ma tante a rencontré l’amour de sa vie devant l’arrêt de bus du Franprix…” TRÈS BIEN, tant mieux  pour elle. Mais le conte de fée n’est pas la vie réelle.
Ce genre de généralisation est très fréquemment abusive, “ roooh c’est toujours flatteur de se faire aborder dans la rue” : si dans certaines circonstances le compliment est flatteur, dans la rue il est inapproprié (notons que lorsqu’une fille/femme se fait aborder dans la rue, c’est vraiment pas toujours des compliments sympatoches et même si c’était le cas, ranafoutre). Ce qui amène à la phrase-beaucoup-trop-fréquente suivante :

  • Le harceleur choupinou :

“Ouais, enfin si le gars reste courtois, je vois pas où est le mal”. Même si tu es très sympa, ce dont personne ne doute un instant, de quel droit vas-tu interrompre quelqu’un pour donner ton avis ? Tu SAIS que tu peux potentiellement importuner la personne concernée par tes beaux mots : ce n’est pas à toi tout seul de décider si tu as le droit parce que tu te permets de valider quelqu’un.e d’autre, principalement sur son physique (la drague = consentement mutuel)

  • La drague : une interaction sociale comme une autre :

“C’est pas forcément dans le but d’une relation dite “charnelle” ou pour aboutir à une relation sexuelle” D’accord. Si ce n’est pas le cas c’est parfait tu peux alors en tant que dragueur type (hétérosexuel) aller parler à un autre homme hétérosexuel pour faire connaissance, vas-y ! (Ne soyons pas malhonnêtes). Question : quand est ce qu’un homme hétéro aborde un autre homme dans la rue pour faire connaissance ? Réponse : Jamais. Car en effet, souvent on aborde pas quelqu’un.e dans la rue “pour discuter” mais bien parce qu’on a une idée derrière la tête. Ce sont encore le résultat et les conséquences d’une domination masculine bien ancrée.

  • La drague comme développement personnel :

“Oui mais justement, aller voir des jolies filles et entamer une discussion avec une inconnue ça renforce la confiance en soi c’est pas mauvais”. Oui mais non. Là tu prends le parti du type qui importunes, on s’en fiche de la confiance que ça t’apportes. Est ce que la personne qui te subis tu y penses ? Ce mécanisme renforce l’idée que 1) elle est une femme à ton service 2) Tu valides son apparence : elle n’est qu’un morceau de viande, n’existe qu’à travers ton point de vue sur elle : et elle, elle en pense quoi de ton développement personnel ?

Dans sa vidéo, Autodisciple RAJ “témoigne de son expérience en tant que dragueur de rue”. Superbe, évidemment qu’il ne se définit pas comme un harceleur. Mais à quel moment dans sa vidéo on entend le point de vue d’une fille qu’il aborde ? Est ce qu’elles se sont sentie draguées, harcelées, amusées, flattées, mal à l’aise ?

De plus que lorsque quelqu’un t’abordes dans la rue, tu peux légitimement supposer qu’il l’a déjà fait avant, puisqu’il s’y sent autorisé. Le dragueur de rue peut avoir abordé déjà 10 filles et personne ne souhaite être la dixième personne dans le répertoire d’un type en chasse. Surtout si la seule chose qui nous différencie de toutes ces filles c’est d’avoir dit oui.

  • Le monde idéal :

“Oui mais du coup on peut plus parler, faut faire confiance, je veux pas vivre dans un monde comme ça, c’est pas la vision des choses que je souhaite avoir” Ah ouais ? Eh bien figures toi, que P.E.R.S.O.N.N.E ne souhaite l’existence des oppressions, du harcèlement de rue, des agressions et de tous les petits bonheurs quotidiens de ce type. Mais fermer les yeux dessus parce qu’on ne souhaite pas les voir, nier le contexte des harcèlements, c’est les accepter et les cautionner.

Et du coup ?

Cet article s’inscrit donc dans un débat suite à l’article “Drague de rue vs. Harcèlement de rue : différence controversée.” qui nous a donné envie de réagir. Car la première pensée qui nous est venue était “vraiment ?”. Est ce vraiment ça le problème n°1 ? De toutes les inégalités c’est donc celle là qui semble la plus flagrante ? Nous vivons dans une société où le harcèlement de rue est déjà compliqué à faire comprendre, faut-il en plus se battre contre les défenseurs de la drague de rue ? Car pourquoi vouloir porter en étendard une pratique qui est déjà légitimée de toute part ?

Aux regards de nombreuses pratiques actuelles, la drague de rue est défendue par beaucoup, comme s’il s’agissait d’une nuance qu’il faut à tout prix apporter dans ce débat contre les méchantes féministes misandres. Mais alors, défendre la drague de rue, n’est ce pas légitimer certains comportements critiquables ? Pour nous c’est simple, la drague c’est quand il y a consentement mutuel.

Selon nous, la drague de rue est déjà consensuel, c’est déjà une opinion partagée par la majorité des gens (non, à mon grand désespoir, ces harpies féministes n’ont pas encore transformé toute la population).

Alors, au lieu de prendre le point de vue du dragueur/harceleur, pourquoi ne pas prendre un peu celui de la personne harcelée. Et surtout demandez vous : qu’est ce que j’ai vraiment envie de défendre ?

Doé et Mathou

Sources – Pour aller plus loin

  • Sur la sociologie et le harcèlement de rue :

Sociologie du harcèlement dans les lieux publics

  • Sur le racisme lors des débats sur le harcèlement de rue :

Du caractère polymorphe et multicolore du relou en milieu urbain

  • Pour plus de témoignages :

Projet Crocodile

 

« »

© 2019 Parabole. Theme by Anders Norén.