Depuis, Berserk en est à son 38e tome au Japon contre 37 en France et il est toujours en cours de parution. Oui, vingt-huit ans que le manga n’en finit pas de faire rêver ses lecteurs. C’est plus que Naruto et Dragon Ball réunis alors que ceux-ci sont déjà achevés. Mais c’est autant qu’Ippo, un manga sur la boxe, qui est toujours en cours de parution et qui a débuté, lui aussi, en 1989.

Cette longévité est liée au rythme de parution des chapitres qui sont, depuis quelques années de cinq ou six par an. En comparaison et pour ne pas perdre les néophytes qui s’aventurent sur le sentier du genre Seinen, Naruto offrait un chapitre par semaine, tout comme One piece ou Fairy Tail. Édité en France par Glénat Manga, le dernier tome est paru en 2014. Pourquoi l’auteur se fait-il autant désirer, laissant les fans les moins patients le houspiller de toutes les manières ? C’est un point que nous aborderons après la présentation de l’histoire et de l’univers du monde de Berserk.

L’horreur a une histoire

Avant toute chose, on ne se lance pas dans la lecture d’un manga tel que Berserk pour se remonter le moral ou pour rire à s’en décrocher la mâchoire. Ce n’est pas tellement l’ambiance.

En effet, l’histoire débute dans le royaume fictif du Midland à une époque qui nous renvoie à notre Europe médiévale dans son esthétique des lieux, ses organisations, ses croyances religieuses et son bestiaire. Le monde à ce moment-là est divisé par une guerre entre deux royaumes qui s’affrontent depuis plus de 100 ans.

En cette époque sombre, on suit un homme, Guts, qui lutte pour sa survie à travers d’innombrables champs de bataille, parfois en tant que mercenaire, parfois en tant que soldat.

Les trois premiers tomes peuvent paraître légèrement déroutants. Le lecteur est plongé in media res face à un personnage qui semble déjà avoir une longue histoire derrière lui. Pourquoi a-t-il un bras mécanique ? Un œil en moins ?

Après trois tomes de chasse aux démons surnommés « les Apôtres » afin de récupérer un mystérieux artefact, le Béhélit, le mangaka s’attaque au passé de Guts. Ce flash-back du tome 3 au tome 14 retrace son histoire depuis son enfance, avec son père adoptif Gambino, à l’âge adulte, en passant par sa rencontre et son évolution au sein de la troupe du Faucon, un groupe de mercenaire dirigé par Griffith et le commandant Casca, autres personnages principaux. C’est l’arc le plus important de la série, aussi appelé l’Âge d’or. Il relate l’ascension des Faucons jusqu’à leur chute et  tisse l’intrigue du manga autour de la relation entre Guts et Griffith.

A la suite de cela, l’histoire bascule dans un monde d’horreur et fait écho aux trois premiers tomes, leur donnant enfin un sens.

Affiche du premier film de « Berserk : L’âge d’or-Partie 1- L’œuf du roi conquérant », on y aperçoit les principaux acteurs de la troupe du faucon.

Un monde fantastique teinté de sang

« Ouais c’est gore quoi ! »

Si Berserk est considéré comme une œuvre majeure, c’est grâce à son scénario complexe, aux nombreux mystères et intrigues encore sans réponse et son esthétique de plus en plus travaillée.

Les scènes de viol, de torture, d’inceste, de pédophilie ou de combats sanglants sont monnaie courante dans l’univers de Berserk  mais elles sont révélatrices d’une époque médiévale en plein chaos où la loi du plus fort est primordiale. L’immersion est encore plus saisissante car ces scènes rendent crédible l’univers, justifient les actes des personnages et leur psychologie.

Le monde de Berserk baigne dans la violence mais il n’y a pas de surenchère inutile dans le gore. Elle témoigne de la part la plus sombre de l’âme humaine car le manga se veut aussi le reflet déformé de notre société.

Cette peinture de la barbarie n’est pas sans rapport avec les croyances divines.

Miura dépeint avec réalisme la pensée féodale et en particulier la religion, la perception du bien et du mal (la lumière face à l’obscurité), qui n’est pas sans rappeler notre histoire. Pas besoin de faire de dessin sur la radicalité de la religion moyenâgeuse et les conséquences d’une dissidence. Miura n’y va pas avec le dos de la cuillère en s’inspirant des guerres de religion pour instaurer un dogme implacable dans l’univers de Guts.

Ajoutez à ce tableau des créatures folkloriques telles que des elfes, des sorcières ou des trolls, un scénario parfois digne d’un conte (plutôt dans la seconde partie du manga) et vous découvrirez un monde à la croisée d’un Lovecraft et d’un Tolkien.

Mais pour ne rien gâcher, ni vous spoiler le contenu du manga, plongez-vous sans attendre dans cet univers. Vous aurez la joie de découvrir les créatures qui peuplent le manga et les scènes d’une violence inouïe qui ne manqueront pas de vous surprendre.

Une esthétique inspirée

Toujours pas convaincu ? Peut-être qu’au-delà de l’histoire, la beauté du style de Miura vous rendra pantois.

L’autre force du manga est l’application que met l’auteur à l’ouvrage en nous offrant au fur et à mesure des planches d’une beauté exceptionnelle.

Pourtant, le début du manga pêche par un dessin simpliste traduisant la jeunesse de l’auteur. Mais au fil des tomes, Miura affûte sa technique et son style pour nous présenter un dessin toujours plus réaliste et toujours plus envoûtant.

Néanmoins, le rythme de parution des chapitres pâtit beaucoup du perfectionnisme de son auteur. Berserk paraît au compte-gouttes si bien que plusieurs semaines, voire plusieurs mois séparent désormais deux chapitres. La patience du lecteur est mise à rude épreuve mais c’est le prix à payer pour un dessin soigné.

Bon nombre de références se cachent dans l’œuvre de Miura. L’artiste peintre Jérôme Bosch est mis à l’honneur alors que le mangaka reproduit son tableau Le jardin des délices. Un des grands méchants ressemble à s’y méprendre à un personnage de Mars Attack de Tim Burton mais il est en réalité inspiré des tradings cards « Mars Attacks » imprimées dans les années soixante. Il peut y avoir certains pièges comme celui-ci mais chercher les références et leur origine est un jeu passionnant. Cela vous éclairera sur les influences de l’auteur.

Au-delà des références, on sent nettement dans le style du dessin l’influence de Gustave Doré (illustrateur du 19ème siècle) tant dans l’ambiance que dans l’imagerie. Étant affilié aux contes après en avoir illustrés, Gustave Doré semble avoir été une inspiration pour Berserk qui se veut un manga illustrant le fantastique, cachant le fil narratif d’un conte. La comparaison des deux styles montre l’influence de l’un sur l’autre tant dans la forme que dans le fond.

Ce n’est pas la seule influence qu’a eu l’artiste pour créer son manga : Carpenter, Conan le Barbare, Ken le survivant, la résurrection dans la bible… Saurez-vous les retrouver ?  

Effectivement, si Berserk montre clairement ses influences pour peu qu’on les voit, il va sans dire qu’il a été à son tour l’objet d’inspiration et non l’inverse pour certains cas.

Mais étant donné que Berserk n’est pas la référence unique en son genre et qu’il est lui-même inspiré d’œuvres avant lui, les imitations peuvent être théoriques.

C’est le cas pour les jeux vidéo Demon’s Soul, Devil May Cry ou Final Fantasy qui ont des caractéristiques communes avec le manga.

Il faut donc bien comprendre que Berserk n’est pas le point de départ de l’Heroic ou Dark Fantasy mais un pilier incontestable et une référence pour tous les aficionados du genre.

C’est un manga complet et riche tant dans son dessin que dans le traitement des différents sujets. Les personnages sont complexes et touchants, campés dans un univers mélangeant contes, mythes et horreur, provoquant en nous une réaction cathartique à chaque évènement traumatisant.

C’est un chef-d’œuvre mais qui coûte du temps et de la patience car le manga est loin d’être fini. Et même si une histoire est éternelle, malheureusement son auteur ne l’est pas.

Cloud

 

Sources :

JAPSCAN.FR [en ligne] URL : http://www.japscan.com/lecture-en-ligne/berserk/volume-1/ [consulté le 17 janvier 2017]

Le Monde Pixels, Manga : « Berserk », monument immortel d’heroic-fantasy, par Alexis Orsini, le 2 août 2016 [enligne] URL : http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/08/02/berserk-monument-immortel-d-heroic-fantasy_4977366_4408996.html [consulté le 17 janvier 2017]