Première partie accessible ici.

        Emma Thur-Mant était debout au milieu de la rue commerçante. Ses sous-vêtements, au départ d’un rose ballerine, avaient déteint en marron. Le sang coagulé de Kevin Hamza faisait aussi coller ses cheveux. Son visage n’affichait aucune expression, mais ne quittait pas du regard le jeune homme du deuxième étage. Elle se mit en marche en direction de la porte d’entrée de l’immeuble, qui, quinze minutes plus tôt, était restée ouverte.
Le centre-ville n’était composé que d’anciens immeubles aux couloirs froids, avec d’étroits escaliers en colimaçon. Le sol de pierre était glacé sous les pieds nus d’Emma. Elle jeta un regard au boîtes-aux-lettres mais n’y voyait que des étrangers. Elle voulait rencontrer l’homme qui avait mis un contrat sur sa tête, et éventuellement lui planter le bout de miroir qu’elle avait dans la main.
       
Julien Baveux ne paniquait pas, il était trop  à l’aise dans son peignoir et avait déjà maîtrisé beaucoup de situations embarrassantes.
« C’est une vraie démone ! Imagine Jo, si j’arrive à la recruter. Avec une fille comme ça dans nos rangs c’est gagné, plus aucune emmerde. Déjà qu’on n’en avait pas ! Moi je dis qu’il faut tenter le coup, pas vrai ?
— Si vous l’dites.
— Parfait, tu me la ramènes. Et tu l’esquintes pas trop, pas plus d’une balle dans la jambe… Mais évite les jambes. Boîter… c’est pas crédible ! »
       
Jo s’éloigna du bureau massif de son patron. Dans le hall d’entrée, il fit signe au second employé disponible aujourd’hui qu’il allait sortir et revenir avec la fille. Puis il lui ordonna de ne pas fermer la porte parce qu’il allait sûrement devoir la traîner ou la porter. Le gars de l’entrée n’avait pas connaissance de la fille dont il parlait, les employés secondaires n’étaient pas informés des affaires, mais il acquiesça.
Jo remis son costume droit. Le terrain, ça faisait un moment qu’il n’y avait pas mis les pieds. Il eut ce petit tic des épaules en avant, puis en arrière. Il déboutonna sa veste, pour avoir plus facilement accès à son arme, mis sa main droite à plat sur son veston. Calme, il sortit.
Les paliers du bâtiment étaient en pierre lisse, les rambardes en bois sombre, avec des poteaux de métal noir. Il s’approcha des escaliers et vit la fille en contre-bas, elle avait déjà passé le premier étage, il ne s’y attendait pas. Il avança en direction des escaliers, mis sa main dans sa veste et … regarda avec attention les seins d’Emma. Précisément, il regardait son soutien-gorge, et se rappela. Ces dentelles lui étaient familières, il les avait déjà regardées avec minutie, avait déjà touché avec précaution les fleurs qui se dessinaient sur la poitrine de la jeune femme.
C’était une époque où sa voix n’avait pas encore mué, où il ne pensait pas à la musculation et où il habitait avec ses frères et sœurs, chez une mère qui s’occupait plus d’elle que de ses enfants. Le père avait fui, Jo était le dernier de la fratrie. Mais ces dentelles. Sa mère sortait toujours de la salle de bain en remettant en place ses fameuses dentelles roses. Elle disait aimer le clair, que ça contrastait avec son teint.
Un jour, ses frères et sœurs étaient sortis, sa mère aussi, il avait l’appartement à lui tout seul. Il faut croire qu’il s’ennuyait. La télé était cassée, leur mère n’avait rien pour en acheter une neuve. Que pouvait faire un enfant presque adolescent sans occupation ni loisir ? La chambre de sa mère était entrouverte. Les volets laissaient peu de lumière s’étaler sur les draps du lit double. Jo pensait aux femmes, il les regardait de plus en plus, et avec insistance, habituel pour son âge. Evidemment, il était entré dans la chambre de sa mère. Seul, sans aucun regard de jugement, il avait pris ses sous-vêtements en dentelles. Il avait fermé la porte, était baigné du violet des rideaux. Devant le grand miroir de la chambre, il s’était déshabillé, avait délicatement enfilé les sous-vêtements, et s’était senti belle.

Mais cela importait peu s’en doute, il n’avait plus le temps de se trouver, il était adulte. Ce fil de pensées, bien que furtif, changea l’issu de la situation. Il loupa une marche. Son pied atterri deux paliers plus bas. Son grand corps bascula lentement sur le côté, il tenta vainement de se rattraper avec ses mains mais elles passèrent entre les barreaux. Sa mâchoire rencontra la rambarde en bois ciré. Sa tête partit en arrière, son cou se plia, juste de trop.
« Les choses peuvent aller tellement vite. »
Ce matin-là, Jo lisait les faits divers. Assis à la petite table de sa cuisine, en train de boire comme à son habitude, un mélange de café et de lait. Il aimait les faits divers, et en même temps, s’étonnait toujours de l’absurdité de ce qu’on y racontait. Les yeux dans le vide, il se demandait comment le hasard pouvait créer de telles situations. Un jeune homme qui s’amusait avec ses amis à plonger dans une piscine, venait de faire une superbe bombe. C’est alors qu’un de ses camarades, pour s’amuser, lui a « plongé » dessus. Le lendemain, on annonçait au jeune homme qu’il ne pourrait plus jamais marcher, il était tétraplégique.
« Tellement vite. »
Jo aurait s’en doute été consterné d’apprendre que le lendemain, il était aussi devenu un sujet de faits divers. Mais manifestement, Jo ne pensait pas à ça. Au milieu des marches, inerte, personne n’aurait pu dire vers quoi son esprit vagabondait. Emma se posa d’ailleurs la question, en voyant une larme couler sur la joue gauche du colosse.
       
Emma Thur-Mant avait vu cet homme de plus de deux mètres la mater, avant de louper sa marche ; que le monde était rempli d’imbéciles. Maintenant que sa nuque avait pris une forme plus qu’anormale et que ses yeux ne regardaient nulle part, elle le fouilla et prit son arme. Le pistolet était chargé, elle enleva la sécurité et continua son ascension.
Étrangement, la porte était restée ouverte. Quelle pouvait être cette manie de laisser les portes ouvertes ? Elle n’en savait rien. Elle rangea le bout de miroir sous l’élastique de sa culotte et positionna ses mains sur l’arme de poing, comme ses parents lui avaient appris. Elle poussa légèrement la porte, et un tir assourdissant arriva sur elle. Elle avait reculé à temps. La personne à l’intérieur avait entendu son collègue tomber. Avec son pied, elle repoussa un peu plus la porte, rapidement. Pas de tir. Puis elle pensa à son bout de miroir. Le positionnant dans le cadre de la porte, elle vit l’homme à genou dans le couloir de l’appartement, son viseur pointé vers l’entrée.
Elle lança le miroir à l’intérieur, il tira. Elle se pencha, tira à son tour et toucha son arme. L’ayant déstabilisé, elle entra dans le hall et tira deux balles dans son torse. Le gilet par balle qu’il portait le poussa à terre et lui cassa des côtes. Elle récupéra donc un second pistolet du même calibre.
À ce moment, elle appliqua une stratégie. Elle vérifia la présence d’autres individus dans l’appartement, laissant la porte du bureau fermée. Dans la salle où, un peu plus tôt, avait attendu un Kevin Hamza stressé, personne. Dans la salle de bain, personne. Toilettes, personne. Chambres, personne. Salon, personne.
De retour dans le hall d’entrée, elle tourna la poignée du bureau, rapidement, et poussa la porte en pointant un seul pistolet, l’autre était là en support. On ne tire pas avec deux armes, c’est contre productif. Devant elle, de l’autre côté de la pièce, toujours proche de la vitre, se tenait le jeune homme, mains en l’air.
« Je ne suis pas armé. »
Elle avança. A sa droite, elle voyait enfin l’homme au bouc, celui qui surveille. Les mains croisées sur son bureau, il la regardait d’un air à froncer les sourcils. Il était en peignoir.
« Bravo fiston, tu n’aurais pas pu lui faire plus peur. »
Emma s’avança d’un pas vif vers le bureau de l’homme, pointa ses deux flingues, sauta sur le bureau pour le dominer. Il recula sur le dossier de son siège.
« Je ne suis pas armé non plus, et ne te veux aucun mal, crois-moi. »
Emma avait des yeux meurtriers. Elle allait le tuer.
       
Julien Baveux se redressa sur son siège, il était perplexe. Il savait qu’il allait mourir, si elle était venue jusque-là, c’était au moins par principe, et par principe, il acceptait de mourir. Mais. Mais il connaissait les yeux de la jeune femme, ce regard.
« Tu vas trouver ça très cliché, mais j’ai l’impression de te connaître. Ces yeux, tu me rappelles… une femme, y a longtemps. Vraiment, c’est troublant.
Il se pencha en avant pour la regarder de plus près. Elle s’accroupit pour l’aider, ses deux pistolets dirigés sur les deux poumons de Julien.
« Oui c’est ça, ça doit être ta mère ou un truc du genre… Ça doit bien faire 20 ans, dans le genre nostalgique, ça va loin là ! J’pense que je venais d’avoir mon fils, que tu vois juste là. Oui, même que ma femme me gavait ! Parce qu’elle voulait plus de gosses ! Forcément, quand elle était jeune c’était une bombe, tout le monde voulait s’la taper, — bon c’est moi qui l’ai eu, un point pour moi. Mais vu qu’elle avait peur de plus maigrir après l’accouchement, que ça l’avait stressée — elle a eu une grosse période de stress —, bah elle voulait plus qu’on baise sans capote. Mais moi, j’y arrivais pas, — et j’y arrive toujours pas d’ailleurs — et bien sûr, pas question qu’elle prenne la pilule !
Alors du coup, pendant que je gérais mon business dans d’autres villes, je voyais d’autres filles, et c’est là… que j’ai rencontré ta mère… Helena, c’est ça ?
Wah ces souvenirs… C’était une autre époque, tu sais. D’ailleurs, on se voyait souvent, et avec elle pas d’capote, ça …! Et y avait la plage, on y a passé du temps, quelques week-ends quoi… elle voulait que je reste.. la chieuse habituelle. J’ai jamais été du genre à aimer comme ça, surtout une fille comme elle. J’avais des affaires, beaucoup d’argent à gérer, j’étais déjà pas mal dans le business à l’époque. J’avais une femme aussi… puis un gosse bien sur, que tu vois juste là.
F’in bref, un jour j’ai décidé de complètement couper notre relation, elle commençait à trop s’attacher. D’ailleurs l’hôtel était magnifique, — y avait une baie vitrée, splendide — et là oui ! Elle m’annonce qu’elle est enceinte. Alors je lui ai conseillé d’avorter, aucun mal, on passe à autre chose. Mais alors là, elle s’est pas mal énervée…
Ce serai drôle quand même, je sois ton père… Ce serait ironique non ? Que ma propre fille vienne me tuer. Surtout après que j’ai jeté sa mère comme une merde, une sorte de vengeance… qui se lègue. »

Le cheminement de Julien s’était avéré correcte, il était bien le père d’Emma. Ce qu’il ignorait par contre, c’est que la femme qui, 18 ans plus tôt était tombée amoureuse de lui, avait déjà tenté de se venger.
Quatre ans en arrière, le jour où la femme de Julien Baveux et celle de Kevin Hamza avaient eu un accident. L’accident qui força Kevin à accepter son second boulot, la mère d’Emma était là. C’est elle qui avait retrouvé la trace de Julien, qui avait poursuivi sa femme en voiture et avait forcé sa moto à freiner. C’est elle qui avait fait s’entrechoquer les deux véhicules. Bouleversée par ce qu’elle avait fait, elle avait pris la première sortie pour un demi-tour définitif. Elle avait abandonné les recherches et s’en était voulu atrocement.
Évidemment, Emma ignorait tout de cette histoire et surtout, sa mère ne s’appelait pas Helena. Il n’était donc pas son père, juste un taré qui la prenait pour sa fille, semblait-t-il. Elle lui tira dessus, deux balles dans le cœur…
En fait, ses parents s’appelaient Ellen et Anna. Toutes deux avaient été dans l’armée, française et américaine :
       
Ellen Mant avait eu quelques coups de cœur, avant de rencontrer Anna Thur au restaurant d’une base américaine. Elles s’étaient tout de suite plues. Ellen ne fréquentait plus personne depuis qu’elle avait eu Emma et Anna n’était attirée que par les femmes. Même si les rangs de l’armée s’était hétérogénéisés avec le temps, son entourage s’en tenait aux ententes professionnelles, soldat à soldat.
Ellen, avec Emma à sa charge, ne pouvait alors plus faire d’expédition et restait toujours en Amérique, comme agent de liaison. Elle voyait beaucoup de monde passer, beaucoup de noms, était au centre des grandes affaires. C’est après une dizaine d’années avec Anna qu’elle croisa le nom de Julien dans un dossier. Elle ne signala à personne son lien avec le personnage mais se lança seule dans l’enquête, dans une vengeance naissante. L’homme bougeait énormément, et avec ses accès partiels aux dossiers, son enquête se perdait en longueur. Puis elle dévia son attention sur sa femme qui manifestement, était plus facile à tracer. Un jour, elle partit seule dans un court voyage, en France. Puis il y eut l’accident, d’atroces remords, une fuite pleine de pleurs et un mutisme.
Ellen n’avait jamais révélé à sa femme ni à sa fille son obsession, elle ne leur avait rien dit pour sa bisexualité. Pour avoir un enfant, elle avait tout simplement eu recours à un don anonyme.

A présent, Emma descendait du bureau et laissait derrière elle le cadavre d’un homme censé être son père. Un homme qui manifestement n’avait pas réussi à aimer son fils. D’ailleurs, elle l’analysait du regard et tentait de comprendre son inactivité, quand trois enfants rentrèrent dans la pièce.
Les enfants de Kevin Hamza étaient là, sur le palier de la porte. Ils avaient vu leur père rentrer dans le magasin, la fille en ressortir. Ils l’avaient ensuite suivi dans l’immeuble jusqu’à l’appartement, toujours avec leur nourrice. Le grand prit la parole :
« T’as tué notre père. Et là dehors, y a des flics qui arrivent pour t’arrêter. »
       
Jad Hamza avait 10 ans et était l’aîné de la famille Hamza. Un garçon anxieux qui se demandait ce qui allait advenir de lui, de sa petite sœur et de son petit frère. Leur père avait réussi à s’en sortir pendant un temps, malgré la pression. Beaucoup auraient cédé, mais à l’époque, il s’était débrouillé pour trouver un travail juste avant sa naissance. Après la mort de leur mère, avec les faiblesses que peut apporter un deuil, il avait continué à se battre. Jad pensait qu’il était un bon père, même s’il ne s’occupait plus trop d’eux. Avec le travail — son double travail plutôt — et l’épuisement, leur père ne souriait plus, il n’était plus grand chose. Un homme qui rapportait de l’argent à la maison, mais surtout un fantôme.
Jad se demandait à présent ce qui allait arriver. Plus de parent, une nourrice qui n’avait aucune économie. Peut-être accepterait-elle de les adopter, mais pourquoi ferait-elle ça ? Puis, même si elle acceptait de signer les papiers, la justice serait-elle d’accord ? Devraient-ils aller vivre chez des grands parents qu’ils ne connaissaient pas ? Ou d’autres membres inconnus de leur famille ? S’ils finissaient en foyer d’accueil, seraient-ils séparés ? Qui accepterait de prendre trois enfants à sa charge, comme ça ? C’était énormément de travail, d’investissement. Leur père aurait sûrement voulu que Jad n’ait pas à penser à tout ça, mais Jad était un enfant pensif, plein de réflexions. Même si ça allait être difficile, il voulait être le grand frère, être leur protecteur. Il angoissait, un tout petit peu, mais pour eux, il le ferait.
Dans la pièce, tout le monde avait marqué une pause, il ne savait trop quoi faire. Sa sœur alla vers le cadavre de Julien Baveux.
       
Inès Hamza avait 7 ans et était la seule fille de la famille Hamza. Comme son grand frère, elle voulait montrer une certaine assurance. En se dirigeant vers le patron et son bureau, elle passa à côté de la fille, celle qui avait tué son père. Elle ne savait trop quoi penser de la couleur écarlate de la jeune femme, mais se disait que son père avait été stupide de s’immiscer dans les vestiaires d’une inconnue. Elle s’approcha du patron, se pencha pour voir son visage et annonça :
« Alors c’était lui, le boss de papa… Tu vois Camille, le méchant monsieur est mort. »
Elle tentait de rassurer son petit frère, comme si au moins une chose avait été arrangée. Discrètement, sans que la jeune femme et le jeune homme ne la virent, elle fouilla les poches du peignoir, faisant semblant de regarder le visage du patron. A l’intérieur d’une de ses poches, se trouvait son portable. Une pièce très importante du puzzle, car les enfants y avaient joué un rôle plus que délibéré.
Lundi soir, après que leur père leur ai raconté l’histoire de son second travail, les enfants s’étaient concertés. Une discussion où ils tentaient de comprendre le comportement de leur père. Depuis 4 ans, il obéissait à un homme à qui il ne devait rien. L’accident de voiture n’était pas de sa faute, au mieux celle de leur mère.
Les enfants discutèrent aussi de la vie morose que leur père vivait. Il lui fallait un déclic, lui faire comprendre qu’il ne devait pas continuer comme ça. La solution que leur père avait trouvée de maquiller ses victimes, montrait encore une fois l’absurdité de sa vie et de ses choix. Ils ont donc décidé, ensemble, de donner une leçon à leur père, pour le faire réagir. Le grand frère est allé piquer son portable, habituellement posé sur la table du salon, et ils ont envoyé un message à Julien avec le portable de leur nourrice :
« Vos agents manquent d’efficacité. Nous vous conseillons de revoir leurs méthodes, surtout pour le dénommé K. Hamza. »
(Il faut le dire, ils étaient plutôt fiers de la formulation.) En recevant ce message, Julien s’était demandé pourquoi un anonyme l’aidait dans son travail. Puis il se dit qu’il ne coûtait rien de vérifier qu’un de ses employés faisait correctement le boulot. Son fils commençait à être grand, alors autant en profiter pour lui montrer comment fonctionnaient les affaires. Une démonstration qui servirait aussi d’excuse pour que Kevin ne s’aperçoive de rien.
Aujourd’hui, la sœur s’en voulait presque. Qui aurait pu deviner qu’il tomberait sur une tueuse sanguinaire ? Personne évidemment, surtout qu’elle n’en était pas une. La jeune femme avait les yeux dans le vide, ne s’approchait pas des fenêtres par peur de se prendre un tir et restait donc plantée au milieu de la pièce, complètement muette. Inès venait de récupérer le portable, la seule preuve de leur implication dans ces meurtres. Elle retourna vers ses frères et fit un câlin à Camille.
« Tout va bien se passer. On est là. »
       
Camille Hamza avait 5 ans et était le dernier de la famille Hamza. Il ne se pensait pas si perdu que ça, tenait fermement son doudou et ne comprenait pas les implications qu’allait avoir la mort de son père. Sa sœur était gentille, il aimait lui faire des câlins.
Dans un grand fracas, la porte de la pièce s’ouvrit. La jeune femme ensanglantée, qu’il voyait au-dessus de l’épaule de sa sœur, lâcha ses armes et leva les mains en l’air. Elle obéissait aux hommes en armures noires. Se mit à genoux, fut plaquée au sol, écrasée par une genouillère en plein milieu du dos. Elle cria de douleur. Puis fut menottée.
Au moment où la brigade entra dans la pièce, les policiers furent aussi surpris que Camille de découvrir un pistolet dans la main du jeune homme près de la fenêtre. Ce dernier visait le dos d’Emma. Quand l’escouade est entrée, comme un réflexe, il pivota dans leur direction, l’arme toujours en avant. Camille, au-dessus de l’épaule de sa sœur, enregistra toute l’action : la surprise et la résignation du fils de Julien Baveux, le trou qui apparut sur son front, puis les éclaboussures, sur son torse, sur le mur et sur la vitre.
Des années plus tard, Camille deviendrait peut-être un tueur en série. Peut-être que ses meurtres répèteront inlassablement le même schéma traumatique. Celui d’un fils mourant devant le cadavre de son père et devant un jeune enfant de 5 ans ; soit-disant innocent, mais qui quelque part, l’avait sûrement bien cherché. Tout cela n’étant bien sûr que spéculation.
       
L’escouade CRS avait procédé à l’évacuation des trois enfants et de leur nourrice. Ce que les agents de l’ordre ignoraient, c’était que la sœur avait le portable. Ce dont ils s’apercevront plus tard, c’est que l’union de la jeune famille avait toujours été inébranlable, que dans quelques temps ils se concerteront et qu’ils trouveront une solution appropriée pour se sortir de leur inévitable misère. La police enfermera Emma Thur-Mant, enterrera Julien Baveux et mettra fin aux menaces sur les quelques propriétaires de magasins et d’immeubles. Mais seulement pendant un temps, car la fratrie allait reprendre le carnet d’adresses de l’homme qui avait embauché leur père. Les enfants Hamza allaient reprendre l’affaire, leur nourrice deviendrait leur porte-parole. Ils créeront ensemble, dans l’amour familial, un business toujours plus ambitieux.

Fin…

Atchoum