L’histoire suivante est une suite spirituelle d’un 1er article : L’histoire à Fin(s). Le récit ici raconté peut donc être lu séparément de son prédécesseur, tout en y faisant de légères références.

 

Dieux des Hommes aux mille couleurs
Déesses des Femmes aux mille splendeurs
Chantez la beauté de la grande Humanité
Dansez les désirs de tous les êtres éveillés.

Il sera un jour un peuple de guerrières qui, sous la volonté de leurs divinités, iront combattre. Elles prendront les armes, de l’aube à l’aurore, pour repousser sans cesse de gigantesques créatures. Venues de la Mer pour envahir la Terre, ces bêtes infernales se développeront à chaque bataille face à la ténacité de leur adversaire ; ces combattantes qui elles-mêmes, se déchaîneront sans cesse de plus belle. Pendant des siècles, ces deux camps de ténèbres et de lumières se déchireront sur les plages du continent. Entre forêts et profondeurs, entre écume sonore et sable tacheté d’or, les corps se décomposeront, le sang imprégnera la flore.

Un matin, la crinière d’une titanesque chimère sortira des eaux calmes de l’océan, s’approchera de la frontière de sable et se mettra à longer la côte dans la position offensive des fauves en chasse. Sa queue de serpent lancera son venin acide sur les premières végétations, un liquide couleur de mort qui consumera toute matière. La gueule de lion, elle, allumera un brasier entre ses crocs et n’attendra aucun signe de vie de ses ennemis pour brûler la forêt dense qui lui fera face, faisant du champ de bataille, comme à chaque affrontement, un cimetière de cendres où règne la désolation. De sa hauteur, le buste de chèvre bêlera des incantations à en renforcer son corps, rajoutera de la rage dans les yeux du lion, et de la perfidie dans le sourire du serpent. Puis la bête, après ses intimidations, se mettra en marche, prête à dévorer. La gueule au ras du sable, ses yeux de félins guetteront toujours ses proies à des centaines de mètres. Après des siècles de guerres incessantes, les monstres de l’Ailleurs en deviendront incommensurables.

C’est dans le disque solaire que la bête apercevra sa meurtrière, droite et fière, au dos de son Pégase. Montrant plus de colère encore, la chimère rugira, puis s’étouffera presque par le coup qu’elle prendra au flanc. Deux guerrières apparaitront de sous le sable sur sa gauche et lui tailladeront le ventre de leur épée bénite. Le coup de griffes censé dégager ses assaillantes ne servira à rien. Car à l’instant-même où la bête tiendra sur trois pattes, les guerrières briseront une de ses chevilles avec une hallebarde de diamants, faisant basculer la titanesque créature. La chute sera comme lente, l’impact sourd et violent, et la chevauchée de la guerrière, toujours dans le soleil, sera d’une rigueur militaire. Main armée en arrière, galopant vers la gueule du lion, c’est au dernier instant de sa vie qu’il crachera un brasier ardent sur la chasseresse et que cette dernière pourfendra de sa lance : le feu de l’animal, son expression de colère et son cœur de démon.

 

Les Dieux et Déesses entendront les exploits du bataillon et décideront d’élever la nouvelle championne au rang d’Euménides, grande protectrice du royaume. Elle rejoindra ses divinités pour les conseiller et pourra agir sur le destin de son peuple.

Ainsi, l’Oracle Pythie descendra comme à chaque solstice de son Mont Olympe. C’est debout, en uniforme blanc et portant l’épaulette d’or, que la porte-parole des Dieux et des Déesses surplombera la foule de son balcon de marbre et proclamera avec autorité les ordres saints. Elle dressera en premier le bilan positif de la Guerre, félicitera les efforts passés et encouragera ceux futurs. Puis viendront les acclamations de l’exploit présent. L’Oracle demandera à ce que la rejoigne Mania, la tueuse du titan chimère.

La guerrière sera toujours en armure, le visage ensanglanté. Elle aura quelques instants plus tôt, brûlé une poignée de la crinière du lion et mettra de ses cendres sur et autour de ses paupières. Après la montée des marches, elle se tiendra en retrait sur le promontoire, toujours droite. Face à ses yeux froids et son visage dur, les félicitations seront cris et applaudissements. Sa bravoure était sans failles, sa ténacité sans épreuves et c’est sa folie meurtrière, qui aura fait sa réputation. Elle était grandeur et bravoure, elle était à l’image de ses ancêtres ; invincible et éternelle. Elle deviendrait divine.

Dans quelques instants, son épaulette d’escadron sera remplacée par l’insigne des Euménides. Elle saluera la foule, fera des adieux muets à ses sœurs de combat et suivra son Oracle. En contre-bas l’attendra le quadrige à quatre chevaux, un attelage dont les apparats seront de drapés blancs et de pierres précieuses. Les louanges ne cesseront, accompagnant trompettes et banderoles. Certaines auront les larmes aux yeux, de grands sourires, fières de leur sœur, heureuse de faire partie de l’armée, de l’honorer chaque jour. Seul demeurera, imperturbable, le regard de mort de Mania, ses cheveux attachés, son uniforme serré, toujours à guetter au-dessus des toits de la cité l’attaque surprise du prochain colosse à abattre.

Viendra ensuite la chevauchée et les colombes, le garde-à-vous, l’absence de mélancolie, le violet du ciel et ses nuages orangés. A quelques heures de trajet, un plateau alpin les attendra, celui du Panthéon et de ses hôtes, impatient.es…

 

Le temple sera trop petit pour accueillir les titans de nouvelles générations, mais restera impressionnant par sa démesure. Les deux femmes pénétreront dans les lieux par l’une des grandes portes. Le battant semblera immobilisé depuis des siècles dans sa semi-ouverture. L’air intérieur y sera froid et pesant, inerte, à l’exception du sifflement du vent. Parfois, Mania vérifiera par instinct les couloirs latéraux, mais ne pourra voir dans quelles profondeurs mèneront leurs escaliers. Malgré la grandeur de l’espace qui les entourera, leur traversée muette ne sera interrompu par leurs pas réguliers. La poussière et le temps ne sembleront pas s’inquiéter du rituel à venir. C’est d’ailleurs avec assurance que l’Oracle Pythie répétera une nouvelle fois l’opération.

Viendront alors les seconds battants, l’immense salle circulaire, les trônes de pierres et les hôtes observateurs. Ils et elles seront comme les ancêtres les décrivaient. Leur visage et regard, cheveux ondulés et vêtements drapés, musculature et toutes leurs courbes, la majestuosité de leur prestance ; par leur apparence seule, ils et elles seront les grandes Divinités des temps anciens, présents et futurs.

L’Oracle se retournera et demandera à Mania de s’avancer au centre du cercle. La taille des deux individus paraîtra ridicule. Malgré son corps élancé, la guerrière n’atteindra pas la cheville de ses Divinités.

Maintenant au centre des regards, des Dieux et Déesses qu’elle servira, la chasseresse se sentira faillir, face à cette indicible honneur qui lui sera offert. Face à elle, un Dieu, celui qui paraîtra le plus vieux, se penchera en avant, mais restera muet. L’Oracle se placera devant la guerrière pour lui parler d’une voix douce et autoritaire, ne lâchant pas son visage du regard. Elle lui rappellera le pourquoi de sa venue, sa montée de grade. Devenir Euménides était un honneur. Une soldate de sa renommée savait obéir et s’adapter à toutes les situations. Ses prouesses au combat avaient montré à ses dirigeants et dirigeantes qu’elle connaissait sa cause et était prête à tout pour l’exécuter, même au péril de sa vie. Les Euménides n’existent pas. Mania descendera ses pupilles sur Pythie et ses paroles. « Seules existent les divinités, leur temple dans les montagnes, la foi du peuple… il existe aussi la dégénérescence de l’âme. Certaines sont endurantes et peuvent durer des milliers d’années, mais d’autres malheureusement finissent par s’éteindre. Voyez la déesse légèrement sur votre droite. Mania tourna le regard sur la divinité assise à la gauche du Dieu. A première vue, sa force et la beauté de ses traits égalent ceux de son cercle, mais son expression est vide, seuls ses yeux vous regardent. Si vous êtes ici, c’est pour la remplacer, ainsi vous ne deviendrez pas une Euménide, mais ferez en sorte que perdure la grandeur de notre Olympe. »

 

C’est entre les pieds de la Déesse en dégénérescence qu’aura été placé un peu plus tôt un vieux fauteuil en cuir blanc et de nombreux câbles. Mania s’allongera. De sa position, elle ne pourra voir le visage sans vie de sa divinité. En tournant les yeux, elle  que tous et toutes la regarderont avec une colère étrange, parfois une main au visage, mais surtout, dans un mutisme oppressant.

L’Oracle Pythie commencera le rituel. Elle attachera avec des sangles la partie haute du corps de ce qu’elle pourra considérer comme sa patiente. L’installation d’un masque, d’une minerve et d’un buste qui tailleront parfaitement aux proportions de la femme, empêchera le moindre sursaut de cette dernière. Elle vissera ensuite des aiguilles épaisses et courtes aux extrémités des câbles, puis les insèrera dans les quelques zones prévues à cet effet, dans le cou et le crâne inférieur de l’individue. Les extrémités opposées auront été depuis plusieurs heures installées sur le corps de la déesse immobile.

Pythie se penchera une dernière fois sur le visage de Mania la chasseresse pour lui dire de ne pas s’inquiéter pour l’âme de son corps futur, cela faisant plusieurs semaines qu’elle était partie. Il avait fallu attendre le traditionnel solstice pour la remplacer. Elle ajoutera que l’opération était plus risquée avec l’usure, mais elle pratiquait ce rituel depuis une éternité. Elle se postera plus au centre de la salle, accompagnée d’une double tablette et commencera la procédure. C’est dans ce court moment de repos que Mania réalisera un détail : l’expression de colère qu’elle avait vu l’instant d’avant chez les gigantesques divinités, était en fait de la peur.

En tout premier, elle clignera des yeux. Le flou se dissipera et elle contemplera de sa nouvelle hauteur le visage de ses égaux. Ses mains de géante se serreront, son épaule droite dénudée réagira à l’étirement. Elle se sentira à nouveau libérée, de son corps de colosse. En contre-bas, elle apercevra son ancien corps et Pythie éloignera le fauteuil dans la précipitation. Elle lui criera de ne pas bouger, qu’il fallait débrancher les câbles. Avant que la femme commence sa montée, Mania l’attrapera de sa main gauche et la déposera sur le dossier de son trône. Les yeux divins, qui l’observeront depuis son réveil, sembleront parfois surpris de la dextérité de leur nouvelle sœur. Mais cette dernière, sera occupée par des questions plus graves.

Les divinités étaient un mensonge, l’éternité pour laquelle elle se battait n’existait pas, ou tout du moins pas en ces lieux. Il ne régnait ici que poussière et désespoirs. Mania avait toujours respecté la guerre sainte, et aurait invoqué sa foi comme seule bouclier contre le Mal. Ses Dieux, ses déesses, ne craignaient rien. Sans peur, sans faiblesse, elle serait partie seule à la conquête des profondeurs, si l’ordre lui en avait été donné. Elle s’était construite à l’image de son Olympe. Mais là, devant ses yeux, se perpétrait la perte, l’inactivité.

Ces divins géants n’ordonneront jamais de reprendre l’océan, d’avancer au-delà de la côte, simplement parce qu’ils et elles ne seront jamais dignes de leur rôle. Mania comprendra que les originels étaient depuis longtemps remplacés par des sœurs de combat, qu’elle avait en face d’elle d’anciennes combattantes qui n’avaient jamais vu les créatures qu’elle et son escadron massacraient chaque jour.

Décidée, elle empoigna l’épée titanesque qui reposait depuis trop longtemps sur le côté de son trône, sauta sur ses pieds, et dans un mouvement rapide, décapita le Zeus falsifié.

 

Un pas sur le côté, un deuxième mouvement de lame, et une autre déesse tombera. Mania saisira un trident, qui perfora un torse de l’autre côté de la salle des trônes. Décapitant sur son passage celles qui n’auront le temps de protester ou d’attraper leurs armes, elle finira par rencontrer une opposition. Une déesse, sûrement ancienne archère, sera postée à distance, en partie couverte par un des grands sièges de pierre. Deux autres, boucliers levés, la pointeront d’une lance et d’une épée. Elles chargeront alors : une flèche sera décochée, pour mieux la blesser et la déstabiliser. Mania contrera la flèche, sautera sur le côté pour placer les deux guerrières entre elle et l’arc, esquivera un coup d’estoc de la lance, l’attrapera et tirera l’arme vers elle : la Déesse suivra et mourra dans son élan. La chasseresse se jettera sur la suivante en lui tailladant les jambes, contrera son coup d’épée en lui bloquant et brisant le poignet, puis lui brisera la nuque. L’archère ne pourra alors plus rien contre le bouclier récupéré. Au dernier moment elle abdiquera, et mourra dans la volée. Le massacre du Panthéon venait de se terminer.

***

En quelques instants on avait renversé ses lois fondamentales, son acte de rébellion était donc prévisible. Le plus surprenant, c’est que le mensonge ait perduré, que ses sœurs aient accepté un nouvel ordre des choses, sans broncher, qu’elles aient pendant si longtemps gardé ce semblant de stabilité. Les légendes pourront fabuler, personne ne pourra enlever les centaines d’années de batailles, les milliers de cadavres, la force de combat toujours plus grande des adversaires et les siècles à détruire aveuglément une nature qui, peut-être un jour, n’aura plus à s’adapter au bon vouloir de la guerre.

Mania la Déesse lancera ses premiers commandements. Elle placera son trône au fond du grand couloir et bloquera définitivement l’accès à la scène qui aura fait d’elle la seule divine. L’Oracle Pythie aura survécu et gardera son rôle de porteuse de paroles. Bientôt un nouveau culte naîtra, une nouvelle génération de guerrières conquerra les profondeurs de la terre. Une croisade pour une foi monothéiste. Mania la Folle, tueuse de Chimère, Euménide par l’ancien Panthéon, seule maîtresse de l’Olympe, éradiquera ses Ténèbres…

Atchoum