Aux Coeurs esquintés – 1/2

        Kevin Hamza était père de trois enfants de 10, 8 et 5 ans, et employé d’une usine de tri depuis 11 ans. Avec ses cheveux dégarnis par les périodes de stress et le ventre rond de ses gros appétits, il paraissait d’une sympathie convaincante, même si de temps à autres, les poches grises de ses yeux rouges lui donnaient un aspect de drogué insomniaque. Ses enfants avaient d’ailleurs déjà évoqué le sujet pendant le petit-déjeuner et avaient conclu qu’en humain, il n’était pas très crédible, et qu’en tant que zombie, il n’aurait pas beaucoup mieux joué son rôle car pas encore assez décomposé. Un ton que leur père assumait, l’autodérision faisant pour lui partie d’une certaine intelligence, comme l’humour en général d’ailleurs, bien que lui-même ne soit pas particulièrement porté sur les légèretés d’esprit.
Cela faisait 4 ans qu’une nourrice l’aidait à s’occuper de ses enfants. Pendant une période, il payait tant bien que mal, entre son emploi qui lui rapportait peu et son « second boulot », cette nounou un peu moins âgée que lui. Jusqu’au jour où elle s’asseya sur le canapé du salon pour lui parler de ses problèmes de loyer. Après réflexion, il lui proposa de l’héberger dans la seule chambre libre de son appartement. Les enfants l’avaient très rapidement acceptée comme quelqu’un de la famille, la femme ayant bien entendu continué de s’occuper d’eux.
C’est ainsi que la vie de Kevin Hamza suivait son cours. La fatigue était toujours là, les week-ends n’auraient pu lui faire rattraper les centaines d’heures de sommeil et d’épuisement physique. Debout dans l’usine 8 heures par jour, à côté des broyeurs, au milieu du bruit, en face des débris métalliques, il pensait encore à sa femme, morte 4 ans plus tôt dans un accident de voiture, un lundi comme les autres.
        Emma Thur-Mant était une étudiante de 18 ans, loin de ses parents, travaillant comme body-shop. Depuis plusieurs années, ce métier nouvelle génération était apparu. Pour que leurs vitrines soient plus attractives, les Grandes lignes de vêtements avaient décidé les unes après les autres de remplacer les mannequins plastiques par de vraies personnes. Seuls les pays les plus riches du monde démocratisaient cette pratique. En même temps, comme le disaient certaines dans leurs commérages, tout le monde ne pouvait se permettre de payer les gens à rien foutre (encore moins des pays qui avaient plus d’usines textiles que de points de vente). Il pouvait être délicat de s’imaginer un travail qui consistait seulement à porter devant les passants et passantes les tenues que comptaient vendre les directeurs et directrices de lignes.
Comme des millions de jeunes femmes et de jeunes hommes avant elle qui ne pouvaient se contenter des seules bourses de l’Etat, Emma en avait donc profité pour signer un contrat de 15 heures/semaine. Enchaînant pendant les 3 premiers matins de la semaine, cinq heures d’exposition intensives, dans une petite boutique de vêtements indépendante.
Le boulot lui avait été présenté très vaguement par son chef. Elle apprit donc sur le tas, grâce à ses collègues. Elle faisait deux pauses, pendant lesquelles elle changeait de tenue. Les pauses étaient décalées par rapport aux autres filles et garçons. L’une des règles importantes était de toujours porter des lunettes de soleil. Plus pour les modèles que pour le magasin, les passants déchiffraient moins leurs expressions de visage. Un point crucial quand on signait ce genre de contrat — et qui circulait beaucoup dans les rumeurs liées au métier — était qu’on ne savait jamais ce qu’on allait voir. Il était mercredi 8h et après les dix minutes d’ouverture, un homme s’assit par terre, contre le mur, de l’autre côté de la rue.
        Kevin Hamza avait un second boulot qui lui faisait poser ses congés au dernier moment. Pour son chef de ligne, il avait des problèmes de santé et devait parfois faire vérifier la plaque de silicone qu’il avait sur le côté du ventre. Un semi-mensonge que Kevin entretenait aisément en expliquant la stricte vérité à ses collègues : « C’est simple, j’ai eu un accident avec les broyeurs parce qu’ils étaient mal entretenus. Mais je voulais pas perdre le contrat, alors j’ai pas porté plainte contre l’entreprise. C’est tout. » L’autre vérité : c’est qu’il aurait sûrement gagné le procès, que l’entreprise aurait dû lui donner des centaines de milliers d’euros et qu’elle n’aurait pas eu le droit de le virer. Une vérité qui n’existera pas car il n’avait pas été informé et qu’il ne le serait jamais. A la place, il avait une prothèse qui lui donnait des soucis de santé, et le droit de poser ses congés la veille.
Pour revenir à ce second boulot, Kevin en avait fait une explication simple pour ses enfants, ce lundi soir. Il se faisait tard, son petit allait se coucher mais il voulait se confier, ne voulait plus de secrets :
« Écoutez, je pense que c’est important que vous sachiez les choses que fait votre père, vous êtes maintenant assez grands. Je vous ai déjà parlé de l’accident de votre mère, mais il y a autre chose. Dans l’accident, il y a une autre femme qui est morte, ça vous le savez déjà, mais il se trouve que le mari de cette femme est venu me voir à l’enterrement. Ce monsieur était très dangereux, et j’ai dû accepter de travailler pour lui. »
Il marqua une petite pause pour vérifier que même son petit de cinq ans comprenait, puis il continua :
« Ne vous inquiétez pas, il ne se passera rien, ce monsieur ne vous fera rien. Le travail qu’il me donne est aussi très simple. Ce monsieur travaille dans l’immobilier, et parfois il a besoin qu’on lui donne son argent. Mon rôle, c’est d’aller chez ses clients et de leur demander l’argent. »
Le grand prit la parole :
« Tu leur fais mal ? »
« Justement, non, j’ai trouvé un moyen. Ce que me demande le monsieur c’est de faire mal à ces gens s’ils ne donnent pas l’argent, mais votre mère était maquilleuse, vous vous souvenez ? Dans le cinéma. A l’époque elle m’a appris des trucs pour faire semblant d’être blessé. Alors c’est simple, j’arrive, j’explique la situation aux gens, souvent on me demande de frapper les employés, alors je leur explique la situation puis je les maquille. Je leur mets par exemple de petites billes de faux sang dans les narines qu’il suffit d’écraser en pinçant le nez. Je crée des hématomes avec une petite ventouse. Il suffit que les gens jouent la comédie pour que leur patron ait peur et règle le souci. »
Le plus petit prit la chuchota, comme il le faisait si souvent avant de se coucher :
« Tu obéis à un méchant monsieur ? »
Kevin se souvenait encore de son acquiescement, de la difficulté qu’avait été d’expliquer à de si jeunes enfants la dureté de la vie d’adulte. Sa fille de 7 ans était restée muette. En y repensant, il s’y serait peut-être pris autrement, moins tôt, c’était compliqué. Aujourd’hui mardi, il recevait un message qui lui annonçait que demain matin, il devait aller voir son méchant monsieur.
        Emma Thur-Mant regardait au travers de ses lunettes de soleil l’homme d’une trentaine d’années assis en face, à côté de la porte d’entrée de l’immeuble. Elle savait qu’il avait deviné, qu’ils se regardaient mutuellement. Il était tôt le matin et les passants, qui allaient au travail, n’étaient pas forcément bien réveillés. Mais Emma, elle, savait exactement ce que faisait l’homme en face. Depuis plusieurs minutes, il fouillait dans sa poche droite.
Il avait commencé sa recherche d’une main calme, sereine, voulant sûrement vérifier la présence d’un objet. Puis il s’était emballé, certainement en ne trouvant pas ce qu’il cherchait. Les plus sceptiques en auraient conclu que sa poche était très grande et rempli d’autres choses, une raison parmi tant d’autres pour expliquer la situation. Sauf que l’homme n’en terminait pas de ses recherches. Tout en continuant de fouiller dans sa poche droite, il commença les recherches dans sa poche gauche.
Toujours en la regardant, il secouait frénétiquement son pantalon, assis sur le sol. Il secouait avec conviction des poches qui manifestement ne contenaient pas ce qu’il cherchait. A chaque fois qu’Emma lui montrait le dos de sa tenue elle grimaçait, avalait sa salive. En revenant face à lui, il était toujours là à chercher. Se réfugier dans les vestiaires n’aurait pas pu être considéré comme une défaite. Demander au vigile de lui dire d’arrêter non plus. Mais Emma ne pouvait pas, elle était bloquée sur l’estrade. Elle lui tournait le dos, puis lui faisait face, dans des mouvements faussement maîtrisés. Depuis une dizaine de minutes, l’homme continuait de secouer ses poches, en la fixant. Il secouait ses mains, frénétiquement, encore et encore.
A un moment, ne pouvant plus supporter sa vue, elle grimaça. Personne ne la vit, sauf lui. Un bon timing car c’est dans ce même mouvement de malaise que l’homme avait trouvé ce qu’il voulait et s’était apaisé. Sortant ses mains après un instant de répit, il pris un thermos de son cabas, se servit du café et dégusta avec une sorte d’accomplissement une part de gâteau au chocolat emballée dans du film plastique. Emma ne comprenait pas si tout cela avait du sens, pourtant, l’homme semblait d’un naturel implacable, tout ça ne le gênait pas une seconde.
A peine 9h et Emma demanda sa pause. Elle ne prit pas de mouchoir mais pleura pendant quelques minutes trop courtes. Trouvant du réconfort auprès du mur rouge des toilettes, assise inconfortablement sur le bord de la cuvette.

        Kevin Hamza vérifiait une nouvelle fois l’adresse sur son portable. Cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait pas reçu de message du patron et entre temps ce dernier avait déménagé. Il se retrouva donc en pleine rue commerçante, à hésiter devant la porte d’entrée de l’immeuble, ne trouvant pas le nouveau nom de sonnette. Le procédé était toujours le même, il fallait sonner, donner le numéro inscrit dans le sms, auquel il fallait soustraire le nombre de points présent dans le message. Cette fois-ci il y avait 2 points, la soustraction était donc vite faite. Le nombre de points indiquait aussi le numéro du palier. Il se rendit donc par les escaliers, au deuxième étage de l’immeuble.
Arrivé à la porte, il toqua 3 fois, puis 2 fois, puis 1 fois. Dans l’entrée de l’appartement (du parquet) on le fouillait, il devait laisser sa veste, son sac, ses chaussures et aller patienter dans une pièce vide, seul, pendant parfois plusieurs heures. Toutes ces mesures de précaution ne servaient strictement à rien, leur seul but était d’impressionner les employés occasionnels comme Kevin, qui ne penseraient à aucun moment à se rebeller face à tant de « professionnalisme ».
Ce que Kevin ignorait sur le patron, c’est qu’il était arrivé à la tête de ce business un peu par hasard :
        Julien Baveux était né d’une famille qui n’avait pas de problème d’argent sans être d’une grande richesse. Il était allé en école privée et avait profité toute sa jeunesse de sa grande confiance. Il était le chef de bande, il était l’emmerdeur de la classe qui s’en sortait toujours avec des notes correctes. En école de droit, qu’il loupa, il brûlait toujours du même feu, son charisme ne le quittait jamais et bien qu’il n’ait pas eu d’amis proches, il profitait. Il était celui qu’on invitait et qui se faisait inviter, celui qui se faisait la prof d’initiation à l’économie, celui qui arrivait en cours pile à l’heure, toujours bourré.
Dans l’immeuble où habitaient ses parents, il était aussi le seul à dire bonjour au vieil homme de ménage. L’homme de ménage trouvait en ce jeune garçon une force et un respect qu’il ne voyait chez personne d’autre et lui dit un jour : « Hey gamin, j’ai une affaire qui roule et qui commence à rapporter gros, ça te dit de la reprendre ? » Julien avait accepté après quelques explications, un boulot à sa hauteur. Il était devenu celui qui prête l’argent, celui à qui vous avez du mal à rembourser l’emprunt.
Maintenant, son visage se faisait vieux, mais ses pensées étaient toujours vives. Plus de 50 ans, un bouc de parrain qu’il voulait comme un « je vous baise si j’veux ». Il donnait dans la provoc, se la jouait Travolta avec son peigne. Aujourd’hui, un problème de tuyauterie avait trempé tous ses vêtements. C’était donc en peignoir qu’il s’était installé à son bureau.
Concernant la mort de sa femme, il n’avait pas été tant affecté que ça :
« Elle voulait un fils, elle l’a eu, et elle est morte comme une merde… De toute façon elle voulait plus que j’la baise correctement… J’ai l’impression de te raconter cette histoire beaucoup trop souvent Jo (Jo était son second). Vas-y, ramène le blaireau, au moins lui il dit jamais non. (Le blaireau était Kevin Hamza). Une de perdue, un de trouvé. La porte s’ouvre et Hamza rentre dans la place. »
Ce dernier était donc en chaussettes, face au bureau en bois sombre de son patron. Dans tous les lieux où il emménageait, il s’arrangeait pour avoir son bureau et une chaise à haut dossier. A part ça, une seconde chaise contre le mur de droite, Jo et sa constitution d’armoire, la salle était vide.
« Mon cher Kevin, bonjour.
— Bonjour monsieur.
— Tu vois le jeune homme à la fenêtre. »
Un jeune homme en polo, d’une vingtaine d’année, était placé devant la fenêtre et regardait Kevin.
« C’est mon fils ! J’aimerais, maintenant qu’il est grand, lui montrer les ficelles du métier. Approche-toi de la fenêtre s’il te plaît. »
Kevin s’approcha du garçon et regarda avec lui la rue pleine de passants.
« Tu vois le magasin de vêtement de l’autre côté, avec leurs bodys-shop ?
— Oui monsieur.
— Tu vois la fille la plus à gauche ?
— Oui.
— Et bien je veux que tu lui fasses le numéro habituel. Elle finit son boulot à 13h et c’est son dernier jour de la semaine, alors je veux que tu lui fasses passer un mauvais week-end. Ce que je veux que mon fils voit, c’est un gars très pro, qui rentre dans le magasin et qui ressort tranquillement un quart d’heure après. Un message clair et concis.
— D’accord. »
Il n’avait pas l’habitude d’être surveillé directement et encore moins de devoir faire le boulot juste après la rencontre. Jusqu’ici sa solution du maquillage avait toujours marché, tout son matériel était dans le sac qu’il allait récupérer en partant. Cette fois-ci encore moins, il ne fallait louper la mission.
« Hamza, surtout n’oublie pas, je t’ai à l’œil, y a mon fils. »
        Emma Thur-Mant avait changé de tenue et s’était remise à exposer. Le rouge de ses yeux commençait à disparaître derrière ses lunettes de soleil. L’homme était parti.
A présent, elle recevait les habituels regards passifs, parfois plus insistants. Quelques regards de désir, d’envie, éventuellement des bisous. Une femme l’analysait de la tête au pied, puis cracha par terre. Ces actions n’étaient presque rien face au quelques cas extrêmes qu’elle avait vécus, mais le soir, elle se demandait toujours si l’accumulation allait la faire craquer. Allait-elle s’effondrer un jour face aux lécheurs, ceux qui bavent sur la vitrine et qui au milieu de la buée de leur souffle laissent des traces pour le reste de la matinée ?
Le vigile avait beau les dégager, c’était trop tard, personne ne pouvait enlever ce qui s’était passé. Même en effaçant les traces sur la vitre, la blessure était toujours là. On n’efface pas du sang avec du détergent.
Une dizaine de minutes avant la fin de son boulot, elle vit un homme sortir de l’immeuble d’en face et marcher droit sur le magasin. L’homme paraissait louche, il avait pris beaucoup trop de temps pour fermer la porte, perdu dans ses pensées. Après son départ, la porte s’entrebâilla dans un léger mouvement.
Emma avait l’habitude des tordus et de les analyser. Ajouté à ça, elle n’avait pu, étrangement, s’empêcher de voir les quelques dizaines de va-et-vient qui s’opéraient dans l’immeuble. Depuis qu’elle travaillait ici, un nombre inhabituel de personnes, avec attaché-case et de mauvais airs passaient par cette porte. Quasiment à chaque fois, un homme avec un bouc les regardait partir à une fenêtre du deuxième étage.
        Kevin Hamza devait comprendre le fonctionnement du magasin. Trouver la caisse, les vestiaires, comprendre comment circulaient les employés en coulisse. Jeter un coup d’œil vers la femme cible, voir la porte juste derrière elle. Un couloir devait donc longer le magasin et aller dans les vestiaires au fond de la boutique. Il observa le nombre de clients, l’endroit était plutôt calme. Du rock en fond mais peu de bruit. Il touchait les vêtements comme s’il faisait son choix, voyait les caméras. De toute façon les employés ne pouvaient rien dire, il avait une carte d’accès. Celui qui prête de l’argent doit s’assurer d’avoir accès à sa main d’œuvre.
        Emma Thur-Mant voyait l’homme s’approcher de la seconde porte qui donnait accès au vestiaire du personnel, au fond du magasin. Sur les montres que vendait la boutique et dont elle portait un modèle, 13h s’affichèrent. Elle descendit l’estrade et prit la porte, marcha avec ses bottines à talons dans le long couloir. Ses talons claquaient.
        Kevin Hamza calcula deux minutes avant de rentrer, pour laisser à la fille le temps de s’installer, de se poser. Il savait ce que c’était de rester debout pendant des heures, à répéter la même tâche sans intérêt. Puis il se dirigea vers l’entrée, passa la carte, ouvrit la porte. La pièce présentait une table avec beaucoup de matériel de maquillage, un miroir posé dessus et pour se changer, les mêmes genres de vestiaires à rideaux présents dans le magasin. Deux boxs étaient fermés, dont un sans pieds qui dépassaient. Il pouvait voir dessous l’autre, par terre, les vêtements que portait la jeune femme. Il s’approcha et la demanda : « Madame, j’aimerais vous parler. » Aucune réponse, il fit un pas de plus. « Madame désolé de vous déranger, mais j’ai un problème à régler avec vous. » Toujours pas de réponse et il n’avait pas de temps. Il tira légèrement le rideau.
Kevin avait toujours voulu paraître professionnel, surtout envers ce second patron avec lequel il fallait éviter les erreurs. Ce jour-là, il avait donc décidé de porter un pull à col serré. Le problème avec les cols serrés, c’est qu’il est plus facile de se faire étrangler avec, et la jeune femme avait la fâcheuse tendance, accroché au dos de Kevin, à lui couper la respiration.
        Emma Thur-Mant, tirant de toutes ses forces et poussant avec ses genoux au milieu du dos de l’homme, ignorait tout des problèmes d’argent de son patron. Non, tout ce qu’elle savait, c’est que le tissu avait des chances de craquer, mais trop tard, elle tirait de toute la courbure de son dos pour rendre inconscient son agresseur.
L’homme recula par étape et chercha un mur sur lequel l’écraser. Au lieu de ça, il rencontra la table qu’il décala, puis tourna sur lui-même et tomba à genoux, le torse vers l’avant. Dans ce même mouvement, Emma chuta sur le dos, devant lui. Il vit qu’elle était en sous-vêtements, et respirait à bouffées rapides pour reprendre sa respiration. Le miroir qui était posé sur la table tomba et se brisa. Des morceaux s’éparpillèrent sous la table et vers les pieds de l’homme en train de se relever. Il s’avança vers elle.
Prête à riposter, elle pivota et lui asséna un coup de tibia dans le genou. Il retomba, mais sur elle. L’une des mains de l’individu se posa sur son ventre avec violence, elle cracha mais se reprit, attrapa le bras adverse et le plia en deux. Mais son buste ne bougea pas car son autre bras le retenait. Il se reprit, posa une paume sur l’épaule gauche d’Emma, l’autre sur le bas de son cou. Il l’étouffait, mais voulait surtout l’immobiliser. Coup de genoux dans les couilles, coup du poing droit dans les côtes, elle attrapa un bout de miroir, et le planta.
Elle n’y arriva pas et étouffait toujours. Rencontra à plusieurs reprises la plaque de silicone que l’homme avait sur les côtes. « Arrêtez de bouger, s’il vous plaît. » Elle visa ailleurs, sur le flanc à l’extrémité de la prothèse. La peau bien percée, elle laissa la moitié du morceau de miroir à l’intérieur, et fit levier. Après quelques coups, le buste de l’homme se déforma. Beaucoup de sang commençait à couler sur ses habits, beaucoup de sang arrivait sur Emma.
Il changea les positions de ses paumes, une sur le visage d’Emma, l’autre à tenter de remettre sa plaque de silicone en place, mais quelque chose n’allait pas. Il vomit du sang sur le visage d’Emma. Elle paniquait, trouva un autre morceau de miroir, et taillada. Tout, le vide, les bras, le ventre, n’en pouvait plus mais trouvait la force, avait peur de mourir mais voulait couper, encore et encore. Elle le détestait, cet homme, celui qui décide de s’introduire, qui ne demande pas la permission, celui qui l’étouffe et lui veut du mal. Elle était presque nue, aveuglée, elle était en danger.
Le poids se retira. Elle mit du temps à le comprendre, essuya rapidement ses yeux. L’homme tentait de se relever, prit appui sur l’angle de la table. Debout, il se tourna vers elle et la regarda. Ils restèrent tous les deux immobiles. Il avait un regard de compréhension. Peu importe il était là, pour une cause personnelle ou par ordre, toute sa démarche était absurde. Son regard de chien battu avait l’air de se résigner. Il lui tendit la main, elle eut un mouvement de recul. Ses yeux passèrent sur son sac, à côté d’Emma. Elle suivit son attention. Il voulait le récupérer, s’avança légèrement. Elle attrapa le bagage et lui tendit. En se penchant en avant, il retomba. Elle ne recula pas assez vite et le cadavre écrasa ses jambes.
Elle se dégagea, en emportant quelques boyaux. Après un temps de repos, elle se releva, tout l’avant de son corps était rouge de sang et des litres d’hémoglobine se répandaient sur le lino. Elle fit un pas pour passer à côté du mort, deux autres pour le dépasser, et un dernier pour glisser sur le peigne posé sur le sol, l’occasion de repeindre son dos.

Quelques minutes plus tard, Emma traversa le magasin en long. Elle sortit de la boutique, fit quelques pas dans la rue et s’immobilisa, enfin à l’air libre.
Ce qu’Emma ne vit pas et qu’elle n’aurait pu comprendre, c’étaient les terribles expressions des trois enfants de Kevin Hamza, assis sur un banc avec leur nourrice à quelques mètres de là. Ils avaient vu leur père rentrer dans le magasin un quart d’heure plus tôt et connaissaient maintenant son second travail. Maintenant, il voyait une femme en sous-vêtements, couverte de sang au milieu de la rue commerçante. La sœur prit la parole : « Elle n’a aucune cicatrice, c’est le sang de papa. »

De son côté, le fils de Julien Baveux rapporta ce qu’il voyait :
« Je crois qu’il a fini.
— Oh déjà, c’est un rapide ce Hamza. Il est toujours impec’ sur lui ? Pas de tâches ?
— C’est la fille que je vois là. Elle est toute ensanglantée.
— Oh, il ne m’avait pas habitué à ça, il se donne à fond sous la pression.
— Par contre c’est bizarre…
— Quoi ?
— Elle me regarde. »

A suivre…

Atchoum

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